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vendredi 8 juillet 2005,
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La joie immense exprimée spontanément, le 29 juin dernier, par des milliers d’haïtiens qui avaient envahi les rues de Port-au-Prince pour célébrer la somptueuse victoire de la sélection nationale du Brésil sur sa rivale de toujours, l’Argentine (en finale de la coupe des confédérations 2005), oui cette joie, elle est à la dimension des frustrations quotidiennes exprimées par ces mêmes haïtiens contre un autre Brésil, celui des militaires de la MINUSTAH. Comportement schizophrénique s’il en est, qui caractérise depuis longtemps le double rapport qu’entretient généralement l’haïtien avec tout ce qui l’entoure tant sur le plan politique, social, économique, religieux que culturel
Freudien direz-vous ! Sinon quel mécanisme pourrait expliquer une telle attitude. Il faut dire que dans le contexte actuel où les militaires brésiliens sont majoritaires au sein de la MINUSTAH, dirigée de surcroît par un général brésilien Augusto Héléno Ribeiro- jusqu’à son remplacement effectif- la ferveur légendaire de la majorité des haïtiens, amoureux du ballon rond et du Brésil, est observée à la loupe. Plus que la victoire de 2004 à la Copa América, disputée au Pérou et même plus que la visite historique et très symbolique de la Seleçao, le 18 août de la même année en Haïti, la finale de Francfort a revêtu un caractère particulier en ce qui a trait à l’expression populaire haïtienne à l’égard des auriverde. Pourquoi ? Tout simplement, parce que lors des deux premiers événements, l’expérience de la cohabitation avec la MINUSTAH, singulièrement symbolisée par les brésiliens, n’était qu’à ses débuts. Il n’y avait pas encore de bilan ; disons pas encore de facture. Mais, tel n’est plus le cas aujourd’hui, car l’espoir d’une coopération sud/sud avec toutes ses spécificités, à la sauce latino-américaine s’est envolée depuis. L’amertume et la déception sont désormais la dominante des rapports entre le peuple haïtien et ses voisins venus en nombre, soi-disant pour l’aider à s’en sortir. Pour toutes ces raisons, l’observateur attentif devrait analyser et tenter de comprendre cette dualité chez l’haïtien qui peut tour à tour bénir et maudire, au gré des circonstances. Qu’est-ce qui le porte à aimer les Ronaldo, Ronaldhino, Cafu, Dida, Kaka, Roberto Carlos et surtout maintenant, l’empereur Adriano ? Parce qu’il estime que ce Brésil-là lui procure de la jouissance, du plaisir ; denrées extrêmement rares aujourd’hui en Haïti.
Ce Brésil-là permet à l’haïtien d’exister au-delà des kidnappings, des viols, des crimes qui sont devenus son lot quotidien ; ce Brésil qui gagne lui permet de rêver, grâce à la magie des médias, d’un avenir meilleur, certes virtuel, pour lui-même, pour ses enfants. Après tout, Ronaldo aurait pu être son frère ou son fils, il lui ressemble. A contrario, ce même haïtien diabolise, vilipende un autre Brésil, celui d’Héléno, général dépourvu de charme, incarnant à la perfection l’impuissance de l’organisation des Nations Unies qui collectionne des échecs un peu partout sur la planète. Héléno est aussi le symbole d’une Amérique latine qui se cherche après plusieurs décennies de dictature ; les militaires latino-américains qui étaient autrefois, pour la plupart, des tortionnaires, sont devenus fréquentables avec l’émergence de la démocratie dans le sous-continent. A cela, il faut ajouter que dans la perspective brésilienne, ce pays-continent qui compte la deuxième plus grande population d’Amérique et première puissance économique et industrielle de la sous-région, aspire légitimement à jouer un rôle de premier plan tant au niveau mondial que régional. Héléno est donc représentatif de ce rêve marqué par un souci constant du Brésil de Lula de projeter une image de solidarité panaméricaine en conformité avec l’histoire et d’asseoir un leadership suffisamment crédible pour lui donner accès à l’un des sièges permanents tant convoités du Conseil de sécurité de l’ONU. Mais, la lecture simpliste de la situation sociopolitique haïtienne a placé le général et ce Brésil-là en situation de déficit et de complicité objective avec « les chimères ». Cette posture de pasteur socialisant, ce commandement faiblard d’Augusto Héléno devant le défi que représentent les bandits armés Lavalas qui n’en finissent pas de gangrener l’atmosphère, a ruiné le fragile capital de sympathie dont le Brésil disposait dans le pays, essentiellement grâce à son football. La MINUSTAH, malgré ce zeste brésilien est promise à un échec retentissant en Haïti.
Ce Brésil-là, les haïtiens n’en ont pas besoin ; ils le détestent et le clament haut et fort. Dans ce domaine, nos compatriotes n’en sont pas à leur coup d’essai. En maintes occasions et dans un passé récent, ils ont prouvé qu’ils étaient les maîtres du dualisme, n’ont-ils pas envoyé des signaux contradictoires à nos pires dictateurs ? Tels les Duvalier - père et fils-, les militaires Avril et Cédras et hier encore, Jean-Bertrand Aristide. Ces dictateurs ne se sont-ils pas trompés sur la nature profonde du peuple haïtien qu’ils disaient être toujours de leur côté et chaque fois il se défaisait d’eux, sans aucun état d’âme. En ce sens, l’histoire du carnaval est la plus éloquente. Chaque sanguinaire qui arrive au pouvoir investit toujours des millions de dollars dans l’organisation du carnaval et chaque fois c’est toujours la même réponse : « MWEN DANSE AVEK OU SOU CHANNMAS LA SA RETE LA » (Avril et Aristide). Donc, le syncrétisme fait partie intégrante de la mentalité haïtienne. Les déficiences tant sociales qu’étatiques ont, depuis des années, privé Haïti, pays de football par excellence, d’une sélection nationale digne de ce nom, capable de défendre ses couleurs dans le monde. Face à ce constat d’échec qui dans leur âme de fans tourne quotidiennement au drame, les haïtiens, en bons champions du pragmatisme, ont procédé à un transfert massif d’affection, en majorité sur la Seleçao qui a pris une longueur d’avance sur les autres grosses pointures du football mondial. Une certaine communauté identitaire -ethnique et culturelle- y est pour quelque chose. C’est la faute à Pelé et à son génie ! Et comme pour faire bonne mesure, une autre partie non moins négligeable du public s’est identifiée, avec un égal attachement et des arguments tout aussi convaincants, à la sélection albiceleste. L’illustration parfaite d’une population sinistrée, condamnée à vivre par procuration sa passion footballistique. Alors là, quand ces garçons qui nous viennent du Brésil les ont fait chavirer de bonheur, avec ce score étourdissant de 4 buts à 1 contre l’Argentine, en ce déprimant mercredi 29, d’un maudit mois de juin fait de kidnappings tous azimut, les aficionados de la Seleçao, portés par l’ivresse de la victoire, ont relevé un défi de taille en envahissant spontanément les rues de la capitale, en ignorant le couvre-feu décrété de facto par les bandes armées. L’espace de quelques minutes, il est vrai, la joie de vivre l’avait emporté sur la logique de mort instaurée par les partisans armés de Jean-Bertrand Aristide qui ont fait de Port-au-Prince un cimetière à ciel ouvert. Pendant quelques minutes, les kidnappeurs étaient out et se voyaient voler la vedette par une nuée de fans, victimes réelles ou potentielles, directes ou collatérales de l’impitoyable machine de guerre, mise en route le 30 septembre 2004, jour inaugural de « l’opération Bagdad ».
Etre capable d’apprécier le talent des stars brésiliennes et dans le même élan, rejeter le chef de la MINUSTAH et son contingent qui ont laissé faire les kidnappeurs, assassins, violeurs et autres pyromanes. Ce n’est sans doute pas donné à tout le monde. Est-ce le marronnage, l’instinct de survie ou une propension hors du commun à s’approprier les gens et les choses ou d’en faire abstraction suivant ses propres lois. Personne n’est capable d’y répondre avec certitude. Quel peuple ! C’est ce qui le porte à dire A bas le Général ! Vive l’Empereur !