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Haïti-Editorial

Sacrilège du 17 octobre 2012 contre Dessalines : poursuite inexorable de la descente aux enfers de l’ex-perle des Antilles

Publié le lundi 22 octobre 2012

L’acte antinational perpétré par le chef de l’Etat et ses proches collaborateurs le 17 octobre 2012 à Marchand/Dessalines constitue le dernier épisode en date de la triste chronique, depuis l’assassinat de l’Empereur en 1806, du décès annoncé du nationalisme haïtien et de l’inexorable perte de la souveraineté nationale.

L’acte en soi n’a pas consisté uniquement en la tenue débonnaire et insultante portée à l’occasion par le chef de l’Etat et sa suite. Il a tout aussi bien constitué en l’absence étonnante à la cérémonie de Marchand de la majorité des membres du Cabinet Ministériel et des présidents, au moins, des deux branches du Parlement et des principaux dirigeants du système judiciaire. ce qui dénote une nette dévalorisation du symbolisme de l’anniversaire du décès du fondateur de la patrie.

Les exemples sont légion, de cette date à nos jours, des actes vils des élites successives qui n’ont jamais priorisé les intérêts du pays dans leurs luttes fratricides et mesquines.

Les avilissantes affaires Batch (1872) et Luders (1897) demeurent encore de troublantes références historiques ! L’immixtion de l’étranger, notamment des Allemands, dans les affaires internes du pays au début du 20ème siècle (1902), notamment pour faire échec à Firmin et favoriser l’accession au pouvoir de l’inculte Tonton Nord, constitue un autre exemple affligeant des affronts que nous avons dû subir. En mai 1914, à l’instar des Allemands à la fin du siècle précédent, la marine de guerre anglaise, sous la menace des canons, extorqua à son tour du gouvernement haïtien une rondelette somme, au nom des Peters, présentés alors comme des ressortissants britanniques. Et vint la souillure suprême : la première occupation américaine du pays de 1915 à 1934. Le 15 décembre 1915, fut perpétré l’un des premiers actes ignobles de l’occupation : un croiseur américain débarqua un détachement de soixante-cinq « Marines » armés de matraques et de révolvers. Ils se dirigèrent vers la banque nationale d’Haïti où ils confisquèrent de l’or d’une valeur de 500.000 dollars. Le butin a été transféré vers New York via le croiseur resté dans la rade le temps de l’opération.

La présence militaire américaine ébranla considérablement la réputation de peuple fier et intrépide dont jouissaient les haïtiens depuis la proclamation de l’indépendance. Ce, en dépit de l’héroïsme des frères Charlemagne et Saul Péralte, de Benoit Batraville et de l’audace somme toute généreuse et innocente du médecin Rosalvo Bobo. Ce dernier s’opposa de toutes ses forces à la Convention imposée par les occupants avant de tenter de se hisser au pouvoir lors des élections « fo mamit » organisées dès la première année de l’Occupation.

L’histoire de la lutte pour l’éradication du nationalisme haïtien allait se poursuivre après 1934 avec la mise en place d’une armée antinationale garante des intérêts impérialistes. Dumarsais estimé (1946-1950) fit tout de même vibrer ce qui restait encore de fibre nationaliste chez les haïtiens avec sa mémorable campagne de paiement de la dette externe. Par la suite, avec Magloire, puis Duvalier père et fils, on retourna à la case départ, malgré les gesticulations et les postures nationalistes de ces derniers. On sait en effet que, tout nationaliste qu’il prétendait être, Papa Doc fit revenir en Haïti, le 27 octobre 1958, la mission militaire américaine. Tout son règne fut marqué par une servile propension à défendre les intérêts américains dans le cadre de la lutte contre le communisme. Le fils ne fera pas mieux « pitit tig se tig ». Il continua à monter la garde contre le communisme et obtempéra aux injonctions étrangères concernant la dévaluation de la gourde, la soumission au régime d’ajustement structurel, l’élimination des cochons créoles, la baisse des tarifs douaniers, l’alignement en faveur de l’industrie de sous-traitance, etc…

Sous le CNG (Conseil National de Gouvernement) des militaires, installé dans le cadre des tractations étrangères avec ces derniers après le départ sous protection de Jn Claude Duvalier, la souveraineté nationale fut encore plus caricaturale. Le massacre de Jean Rabel en juillet 1987 se réalisa au nom de l’anticommunisme. Dans le même cadre, les premières élections de l’après Duvalier furent noyées dans le sang des électeurs, à la ruelle Vaillant (Port-au-Prince) en novembre de la même année, parce que Washington et d’autres capitales, autant que les élites économiques locales, ne voyaient pas trop clair dans la nébuleuse démocratique et/ou de gauche qui supportait le candidat donné alors gagnant, Gérard Gourgue.

Après la parenthèse Manigat-Namphy-Avril (janvier 1988-mars 1990), les observateurs internationaux des élections de 1990 ouvrent la nouvelle ère de la présence directe de l’étranger sur le sol national. Les graves événements ayant suivi le coup d’éclat de Lafontant (7 janvier 1991) et le coup d’Etat militaire téléguidé du 30 septembre 1991 créèrent les conditions objectives de la nouvelle occupation du pays par les Etats-Unis, accompagnés pour la circonstance de quelques alliés-figurants caribéens. La « force multinationale » débarqua en grande pompe le 19 septembre 1994. Pour s’imposer et signifier qu’il s’agissait bien d’une occupation, 10 militaires haïtiens furent lâchement abattus le même jour au Cap-Haitien par des « marines US ». Les forces démocratiques ayant été alors engagées dans la bataille en vue du retour à l’ordre constitutionnel, cette tuerie passa inaperçue.

Il faut dire que pour effectuer l’intervention, les occupants avaient besoin de l’aval politique des plus hautes autorités constitutionnelles d’alors, en l’occurrence Jean Bertrand Aristide, René Préval et consorts. Ces derniers regagnèrent d’ailleurs le pays à bord d’un avion du State Department en compagnie du secrétaire d’Etat américain Warren Christopher, le 15 octobre 1994.

La sécurité du président Aristide fut assurée par des étrangers logés au Palais pendant la suite de son premier mandat (1994-1996). On a assisté impuissant et avec tristesse à la présence de ces étrangers en armes sur des lieux de commémoration d’événements historiques de première importance, tels le Pont Rouge (lieu où Dessalines, le fondateur de la nation, a été assassiné en 1806) ; à l’Arcahaie, la Cité du drapeau.

La période du règne de Lavalas allant de la fin du 1er mandat d’Aristide au premier mandat de Préval (1994-2001) fut marquée par une nette banalisation des dates historiques nationales. Alors qu’aucune commémoration grandiose des dates historiques n’était organisée, René Préval signa le 17 octobre 1997 avec la Secrétaire d’Etat américaine d’alors, Madeleine Albright, l’accord qui autorise Washington à intervenir directement dans l’espace haïtien et sur le territoire national, pour traquer des narcotrafiquants.

A partir des élections frauduleuses de l’année 2000 et des graves incidents ayant suivi la tentative d’assassinat d’Aristide le 17 décembre 2001, s’ouvre une nouvelle période de présence directe et prolongée de l’étranger sur le sol national, parallèlement à des initiatives diplomatiques, dont les tentatives successives de médiation dans la crise postélectorale du CARICOM, de l’OEA , des pays amis d’Haïti, puis des Nations-Unies. Les troubles sociopolitiques et l’insurrection militaire ayant provoqué la chute d’Aristide en 2004, suivis de l’Opération Bagdad, finirent par consolider les conditions déjà mises en place par le coup d’Etat de 1991, pour l’installation permanente de forces militaires internationales dans le pays. C’est ainsi que la présente MINUSTAH a succédé à des missions précédentes, civiles, militaires et policières, telles que la MICIVIH (fév. 1993-2000), la MINUHA (sept. 1993 – juin 1996), la MANUH (juill. 1996 – juill. 1997), la MITNUH (aout – nov. 1997) et la MIPONUH (déc. 1997 – mars 2000).

La chute d’Aristide a coïncidé avec une autre forme de banalisation de sa part d’une date historique : celle du 1er janvier 2004 marquant le 200ème anniversaire de l’indépendance nationale. Il a voulu en effet en faire une affaire personnelle, négligeant d’en faire une affaire nationale qui eut pu permettre de résoudre par le dialogue et la concorde la grave crise politique qui prévalait alors. Il faut tout aussi bien déplorer que l’anti-Aristidisme radical d’alors n’a pas permis à l’opposition dominée par les secteurs dédaigneux de la question nationale, de réaliser qu’une commémoration des deux cents ans était également obligatoire, de sa part, et pouvait s’effectuer parallèlement à la cérémonie officielle « ti koulout » du pouvoir.

La transition de 2004-2006 dirigée par un fonctionnaire international parachuté, Gérard Latortue, n’a pas eu pour objectif de reconquérir la souveraineté nationale par la consolidation des institutions et l’établissement de l’Etat de droit. Elle s’est faite entièrement dans le cadre de la présence étrangère, avec même la collaboration agissante des étrangers dans la constitution de la police nationale et la réforme judiciaire. Les organisations politiques évoluant sur le terrain n’ont jamais, également, posé le problème de la présence étrangère.
Forts de leur contrôle du terrain, les étrangers pèseront de tout leur poids dans l’issue des élections de 2006 en faveur de Préval et contre Manigat, en décidant unilatéralement de comptabiliser les votes blancs et de les répartir aux candidats.

Préval II (2006-2011) consolidera la politique de privatisation et/ou de fermeture des entreprises publiques initiée dès le CNG avec Leslie Delatour. On verra la vente de la Téléco à une compagnie vietnamienne, après les privatisations du Ciment et de la Minoterie d’Haïti et la fermeture des usines sucrières publiques et privées.
On retrouvera les étrangers de plus belle en 2010-2011 dans les élections qui s’achèveront dans la confusion la plus totale suite à leur décision d’écarter de la course le candidat d’alors du pouvoir, en l’occurrence Jude Célestin, et par la suite Mirlande Manigat, au profit du chanteur Sweet Micky. Et nous en sommes là. A ce nouveau carrefour de l’omniprésence et de la toute-puissance du « blanc », renforcées par la catastrophe du 12 janvier 2010.

Comment s’étonner alors que Dessalines devienne encombrant pour ceux qui, aujourd’hui, sont couverts du manteau de l’étranger et qui sont même accusés d’être des citoyens étrangers ?

Ce qu’il faut retenir, comme nous avons tenté de le démontrer, c’est que l’outrage du 17 octobre 2012, s’inscrit dans un long processus de déconstruction de la nationalité haïtienne auquel ont pris part des dirigeants de différentes tendances. Avec Martelly-Lamothe, nous ne sommes donc qu’à une nouvelle phase du processus qui risque, sans un réveil vraiment national, de s’allonger et d’aboutir, tout bonnement, tout simplement, à la disparition d’Haïti en tant qu’Etat libre et indépendant.

Marvel Dandin