> Spécial > Quand le linguiste et philosophe américain NOAM CHOMSKY dénonce la politique (...)

Une entrevue accordée par le célèbre linguiste le 4 février 2010

Quand le linguiste et philosophe américain NOAM CHOMSKY dénonce la politique américaine en Haiti

Selon lui "si Haïti se transforme en une sorte de pays qui fonctionne, ce serait bien pour les Etats - Unis qui ne sont pas contre cela cependant il pense que si Haïti vient à disparaitre de la carte, cela ne dérangerait guère les Etats-Unis’’

Publié le jeudi 11 octobre 2012

ENTREVUE NOAM CHOMSKY
Contexte de l’Entrevue de CHOMSKY(source batayouvrye)

Dans quelques jours aura lieu l’inauguration de la Zone Franche de Caracol. Ceci malgré notes et articles de protestation basés sur des enquêtes très sérieuses de professionnels tant haïtiens qu’étrangers, faisant référence à l’environnement, ou au danger de promouvoir comme pratiquement hégémonique cette branche de l’économie, elle si inorganique avec le reste du marché (la sous traitance ne se vend pas dans le pays, d’où sa complète indépendance par rapport au pouvoir d’achat de ses employés et, de là, de leur salaire, alors de misère...) ; malgré le fait, fort paradoxale, que les Clinton (ancien président et actuelle secrétaire d’État) utilisent l’argent du contribuable américain pour régler leurs voyages et autres supervisions, directes ou par personne interposée.

Fort à propos nous parvient la traduction d’une entrevue réalisée avec Noam Chomsky, intellectuel américain de renom, qui nous décrit Clinton président des États-Unis d’Amérique, son rôle dans les différentes phases du processus de dégradation que traverse notre pays, la pleine conscience de ses actes, leur logique et le rapport complexe qu’entretient cet impérialisme avec l’État haïtien, la population du pays, ses clases dominantes, son avenir...

D’une amie Dominicaine, Shaney Peña Gomez, nous avons reçu cette entrevue qu’elle eut à realiser avec l’intellectuel américain peu après le tremblement de terre de janvier 2010. Cette conversation se déroulait dans le cadre de ses recherches pour sa thèse de sortie, niveau maîtrise, en architecture et aménagement du territoire où son projet touchait les réalités dominicaine et haïtienne, d’où son intérêt pour notre pays.

Originellement en anglais, nous en avons traduit une partie reproduite plus bas.

À quelques jours donc de l’inauguration de la Zone Franche de Caracol par Madame Hilary Clinton, il est bon de prendre connaissance de certains détails sur cette “camarilla” qui, en fait, nous gouverne. “C’est ça Clinton !” aura en maintes fois à s’exclamer l’intellectuel américain.


ENTREVUE de NOAM CHOMSKY Linguiste et Philosophe américain accordée à une étudiante dominicaine Shaney Peña Gomez le 4 février 2010

... ...

Shaney Peña : Pour comprendre le contexte global dans lequel se retrouve Haïti aujourd’hui en 2010, je voudrais commencer par avoir un regard sur une photo, prise à l’aéroport de Buenos Aires en Argentine, seulement dix jours après le tremblement de terre. Nous y avons une publicité sollicitant des dons en faveur de la Pan American Relief Organization pour Haïti, publicité traduite en portugais et en anglais et, juste à côté, vous avez une annonce de Coca Cola. Pour moi l’image résume en quelque sorte ce que la communauté internationale a fait du tremblement de terre du 12 janvier en Haïti. D’une part, nous avons une véritable solidarité et les réponses ont été écrasantes. Et d’autre part, quand j’ai vu cette publicité pour des dons et, juste à côté, une annonce de Coca cola -

Noam Chomsky : C’est précisément l’image actuelle de la situation.

SP : Exact ! Après que j’aie pris cette photo, ma tristesse après la catastrophe me fit me rappeler de certains concepts développés par différents auteurs, tels que La Doctrine du Choc [The Shock Doctrine] de Naomi Klein, la Démocratie des Émotions [the Democracy of Emotions] de Paul Virilio, et cela m’a également fait penser à ce que vous avez décrit – avant que cela ne se soit produit – comme l’Intervention humanitaire [Humanitarian Intervention]. Mes deux premières questions sont très vastes : d’abord, comment vous positionnez-vous face à ces théories qui annoncent une nouvelle politique ou économique de catastrophe ?

NC : Eh bien, tout d’abord, en ce qui concerne la Doctrine de choc – je veux dire, elle est correcte en ce qu’elle dit, mais elle ne relate que la moitié de l’histoire. Il est parfaitement vrai que les capitalistes tenteront d’arracher tous les avantages qu’ils peuvent obtenir d’une catastrophe, mais ils obtiendront également tout avantage qu’ils peuvent sans aucune catastrophe. Ce n’est donc que la moitié de l’histoire. C’est le travail : réaliser du profit et augmenter leur pouvoir. Donc, si c’est une catastrophe, très bien ; sinon, ils chercheront à le réaliser d’une autre façon.

Concernant l’émotion, vous savez, je pense que c’est une bonne chose que les gens éprouvent de la sympathie, mais il s’y cache quelque chose de tellement faux qu’elle finit par sonner faux. J’écoutais à la radio publique nationale, l’autre jour – NPR, ce qui est de la presse libérale – et belle femme était en train d’interviewer le Premier ministre haïtien Bellerive, et l’idée maîtresse de l’entrevue était : « Bien, comment la communauté internationale peut-elle s’assurer que Haïti est crédible ? ». Si votre crédibilité est en jeu ; c’est le grand problème. Mais qu’en est-il de la crédibilité de la communauté internationale qui a détruit Haïti ? Haïti n’a pas été détruite par les Haïtiens. Elle fut détruite par la France et des États-Unis et par d’autres pays. Et, c’est leur crédibilité qui est en jeu.

SP : Quand vous voyez une propagande comme celle-là [en pointant l’image], comment pouvez-vous être sûr de la crédibilité de la communauté internationale ?

NC : Eh bien, c’est une photo. Ce que la France et les Etats-Unis, mais également d’autres, doivent comprendre c’est que : nous avons une énorme dette envers Haïti. Nous ne devrions pas aider Haïti ; nous aurions dû lui verser notre réparation. Nous avons détruit le pays. La France d’abord, puis les Etats-Unis ont pris la relève vers le milieu du XIXe siècle. Et cela a systématiquement détruit ce qui était probablement le pays le plus riche au monde.

SP : La deuxième question qui découle de cette image de levée de fonds de Coca-Cola consiste à vous demander si cela vous dit quelque chose à propos du rôle des médias dans la construction de la réaction recherchée sur les masses populaires envers Haïti, un pays qui avait besoin de notre attention bien avant le 12 janvier ?

NC : Oui, mais la position des médias est très explicite. Vous pouvez le lire dans le Boston Globe ou n’importe où. C’est que les Américains ont montré une énorme générosité envers Haïti au fil des ans, et d’une certaine façon, celle-ci n’a pas fonctionné – il y a un quelque chose de mal avec la culture haïtienne, ou la société haïtienne – mais malgré les échecs passés, nous ne devrions pas abandonner, et nous devrions continuer de les aider. Dans le Boston Globe, il y a une histoire d’une page entière que vous devez absolument lire. Ça se trouve dans leur édition de dimanche, il y a environ deux semaines, si vous allez sur internet vous pouvez le repérer. C’est écrit par un certain Widmer ; il est un spécialiste haïtien. C’est dans la section Idées [Ideas] du Globe. Elle commence à la toute première page et continue dans une page interne, et vous pouvez voir qu’il est de bon cœur, et ce qu’il cherche à faire est de raconter aux Américains qu’Haïti a également fait des choses pour nous. Ainsi, il commence avec notre générosité écrasante en Haïti qui est démontrée une fois de plus, générosité historique, vous le savez. Mais nous ne devrions pas négliger le fait qu’Haïti a fait des choses pour nous également. Ainsi, par exemple, il souligne correctement qu’Haïti était une colonie très riche, sans égale, et il affirme que les Etats-Unis ont pillés ces ressources. Ainsi, les esclaves haïtiens nous ont effectivement fait une faveur en nous aidant à nous enrichir. Ainsi, nous devrions être reconnaissants envers les esclaves haïtiens parce qu’ils nous ont aidés tout comme nous aidons Haïti. Vous savez, il y a une telle… c’est comme dire que nous devrions être reconnaissants aux esclaves américains parce qu’ils ont produit le coton que nous utilisons pour fabriquer nos vêtements. Je n’en ai pas fait de commentaire, et ceci de mon très bon cœur point de vue libéral. Donc notre générosité – nous devons reconnaître que notre immense générosité est également réciproque.

SP : Justement, si nous regardons la situation actuelle d’un point de vue historique, ce serait réciproque.

NC : Je veux dire, c’est comme si les Allemands disaient que nous devrions être reconnaissants envers les Juifs réduits en esclavage dans les camps car ils avaient produit des choses dont nous nous servons aujourd’hui. Je ne peux pas commenter un tel énoncé.

SP : Oui, c’est compliqué. Mais aussi, les médias ont renforcé l’idée de don. Faire un don.

NC : Nous leur devons de la réparation. La France aussi.

SP : Spécialement la France.

NC : La France avait joué un rôle horrible. En fait, vous devez certainement savoir qu’Aristide vers 2002 avait approché le gouvernement français pour demander une compensation pour les morts. Et ils ont effectivement créé une commission qui était dirigée par Régis Debray, un ex de la gauche, et ils ont conclu que Haïti n’avait aucun cas, ils l’ont carrément traité avec mépris. C’est honteux tout simplement.

SP : Avant-hier, les Nations unies avaient été l’hôte de La Conférence internationale des bailleurs pour Haïti, tenue à New York. Il y a été fait des promesses à hauteur de 10 milliards de dollars pour la reconstruction à court et long terme dans le pays, et 59 nations et organisations internationales sont appelées à contribuer. D’ici 12 jours, soit le 14 avril, il y aura une autre conférence de donateurs à Washington DC, intitulé : Vers un nouveau paradigme de coopération pour la croissance et l’opportunité. Il y avait aussi une conférence des donateurs en juillet 2004, après qu’Aristide ait été expulsé du pays. Et l’histoire (continue) de se répéter ?

NC : Hmm, c’est ce qu’il nous est donné de voir. Je veux dire, beaucoup d’aides sont allées en Haïti, mais elles vont massivement surtout aux blancs, souvent Europeanisés, parfois à l’élite mulâtre, qui se la coule douce à Pétion-Ville. Ce sont ceux-là qui ont des contacts et la richesse, donc ils reçoivent automatiquement toute l’aide pour eux seuls. L’aide ne va pas à la population.

SP : Cela s’est souvent produit.

NC : C’est ce qui arrive généralement. Je pense que ce qui mérite d’être fait c’est de canaliser l’aide vers les organisations populaires. Pas au gouvernement, surtout pas aux ONG ni à l’élite. Mais c’est ce qui va se passer (malheureusement). C’est l’élite qui va bénéficier de l’aide comme cela a toujours été le cas par le passé.

SP : Pouvons-nous espérer un plan néolibéral encore plus agressif pour Haïti à partir de ces séries de conférences ?

NC : Je ne sais pas si c’est à cela que nous pouvons nous attendre. S’il y a assez de pression des populations ici, celle-ci pourrait pousser les choses dans cette direction. Si vous laissez les choses suivre leur propre cours, je présume qu’ils vont revenir aux politiques qu’ils ont suivi pendant des décennies – ils transformeront Haïti en une usine d’assemblage. C’est un peu ironique. Je suis certain que vous savez qu’au cours des années 80, sous Reagan, l’USAID avait un programme pour transformer Haïti en le « Taïwan des Caraïbes ». Et, si vous regardez attentivement les politiques, qu’ils ont suivies, ils sont exactement en train de réaliser le contraire de ce qu’ils ont suivi pour le Taïwan. Taiwan n’était pas sous contrôle étranger, donc il a pu prendre en main sa propre planification. Ce qui y a été fait consistait en investissement direct vers les zones rurales, pour d’abord créer une demande et aussi pour empêcher l’urbanisation. Et ils ont développé l’industrie à petite échelle – l’agriculture et ainsi de suite – et Taiwan est devenu un pays florissant très riche. A travers le contrôle de la Banque mondiale et du FMI, les Etats-Unis ont fait le contraire. Ils voulaient saper, explicitement, l’agriculture, donc ils ne pouvaient faire mieux que de les diriger vers les villes, (les entrainant dans la fabrication) des balles de base-ball, principalement des femmes. Et ils ont détruit les porcs, ils ont tué tous les porcs parce que les Etats-Unis ne voulaient pas des porcs. Je veux dire, c’est grotesque. Clinton a fait exactement la même chose quand il est arrivé. En fait, cette manière de faire remonte à Wilson.

SP : À ce propos, le président Préval a annoncé à la Conférence de New York, le 31 mars, que l’un des principaux objectifs pour la reconstruction était la décentralisation et de faire exactement ce que vous venez d’expliquer dans le modèle taïwanais, qui est de favoriser les petites villes qui pouvaient activer l’agriculture et des petites industries. Cela semble une excellente idée.

NC : S’ils peuvent le faire. Mais la question est que, comme le dit Naomi Klein : les entreprises américaines vont tenter d’influencer le processus à leur avantage. Vous avez vu cette déclaration de Clinton sur la façon dont il a dit ses regrets… les mêmes intérêts vont essayer de pousser la politique dans la même direction.

SP : C’est ce que je crains, qu’une potentielle décentralisation et les nouvelles petites villes deviennent “des villes de travail” ou des usines d’assemblage, comme vous l’avez fait remarquer, ou de grandes industries de textile.

NC : Ce serait des villes de textile, voire d’agriculture. L’agrobusiness étasunien… Haïti représente l’un de leurs gros marchés. Ils ne vont pas souhaiter voir Haïti revigorer sa production de riz.

SP : Il y a eu une forte réaction contre la militarisation d’Haïti par l’armée des Etats-Unis après le séisme. Cependant, même si cela a été perçu comme une extrême – encore usuelle – exhibition de la force militaire étasunienne, il y a eu un coté d’attitude inhabituelle dans la démonstration des Etats-Unis. Je me réfère spécialement à Bill Clinton, qui a publiquement fait son mea culpa pour avoir détruit l’agriculture locale en 1994.

NC : Cela n’a pas été une surprise. Je veux dire, en 1994, la USAID a publié un document d’analyse dans lequel il a été précisé que le programme visant à empêcher Haïti d’imposer une quelconque restriction d’importation allait en finir avec l’agriculture haïtienne. Donc, il le savait. Mais ils ont certainement estimé que c’était une bonne chose.

SP : Cependant bien avant le séisme, en octobre 2009, Clinton a rappelé qu’il « détestait » l’embargo contre Haïti à l’époque où il était président…

NC : L’embargo original ? Il n’a pas dit la vérité à ce sujet. Il a supporté l’embargo. Il ne l’a pas seulement supporté, il a autorisé la Compagnie Texaco à envoyer de l’essence à la junte militaire en violation de ses propres directives présidentielles. Cela n’a pas été rendu public ici sauf dans les médias d’affaires, mais c’était connu.

SP : Sa justification concernant son soutien à l’embargo était que « c’était la seule façon de mettre fin à la terreur de junte militaire » qui bénéficiait également de son soutien.

NC : Il a apporté son soutien aux putschistes, violé l’embargo, et l’embargo a été souhaité…c’est finalement le peuple pauvre d’Haïti qui en a souffert, mais eux ils ont fermement soutenu l’embargo. Ceux qui ne voulaient pas de l’embargo c’était la famille Mevs, et Clinton a mis fin à l’embargo au profit de cette famille. Il a juste omis de dire la vérité. J’étais en Haïti en 1993…

SP : C’était une mauvaise année.

NC : Une année terrible. Mais l’essentiel est qu’à l’époque, la CIA a témoigné devant le Congrès que pas une goute d’essence n’a été versée à Haïti. Cependant vous pouviez circuler à Port-au-Prince au même moment et constater les dépôts d’essence qu’on construisait. C’était ça Clinton.

SP : Alors considérant les relations de Clinton avec Haïti durant ces deux dernières décennies, que peut-on dire de sa participation actuelle aux efforts de reconstruction en tant qu’envoyé spécial des Nations unies en Haïti et aussi en tant que co-président avec le Premier ministre Bellerive de la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CIRH) qui gère actuellement les fonds recueillis à NY ?

NC : C’est très dur de l’imaginer. Ce n’était pas qu’une ferme de riz – il a parlé de l’agrobusiness à Arkansas, mais il y avait plus que cela et il le savait. L’une des industries qui marchait en Haïti dans les années 90 c’était la fabrique des poulets en morceaux. On le sait, les Américains n’aiment pas les aliments sombres [dark meat], aussi, quand les grandes compagnies comme Tyson établie ici en Arkansas, ont un excès de dark meat, elles ont voulu faire du dumping quelque part. Elles ont essayé avec le Canada et le Mexique, mais ce sont des pays qui fonctionnent et donc qui peuvent empêcher le dumping. Ainsi, ils ont choisi Haïti, où on n’allait pas bloquer leur dumping grâce aux principes de Clinton. C’était donc merveilleux pour Tyson, mais il a ainsi balayé l’industrie de poulet en Haïti. C’est ça Clinton. Peut-être n’y a-t-il pas prêté attention, mais ce n’était pas très subtil de sa part.

SP : Les Américains ont une nouvelle administration. Cependant, je ne comprends pas l’agenda d’Obama pour Haïti.

NC : Ou pour quoi que ce soit. Il n’est certainement pas plus progressiste que Clinton voire peut-être que Bush.

SP : J’ai été particulièrement surprise de voir à quel point cette Maison Blanche a été agressive envers l’Amérique latine au cours de ces dernières années quand on regarde les cas du Honduras, de la Colombie, de la Bolivie.

NC : C’est encore la même chose qui se répète.

SP : Alors, que peut-on espérer d’Obama et de son agenda en Haïti ? Spécialement quand il a fait appel à Clinton et Bush pour aider après le séisme, comme pour leur dire : « Ceci c’est votre affaire, pas la mienne ».

NC : Il y a pas mal d’illusions en ce qui concerne Obama. Je pense qu’il n’est qu’un démocrate de centre-droit

SP : Oui, l’excitation n’a pas fait long feu.

NC : Il s’était montré bon en marketing. Vous devez savoir qu’il a gagné le Advertisement Industry Award pour avoir réussi la meilleure campagne de marketing en 2008. Et ceci en est une exacte illustration.

SP : Oui, je vivais à Chicago durant la campagne présidentielle, et j’étais inondée par l’Obamania.

NC : Il y avait énormément d’enthousiasme, mais mal placé ; maintenant les gens sont en train de se réveiller de leur illusion.

SP : Aussi terrible que la catastrophe a été pour Haïti, elle a été considérée comme l’unique opportunité de construire un meilleur pays

NC : C’est une possibilité. Mais la question est de savoir où ira l’aide. A moins d’avoir ses propres organisations, je ne m’attends pas à grand-chose. Il y aura un peu de reconstruction. On reconstruira des routes et des ports et certaines choses physiques.

NC : Les Etats-Unis ont également vu une opportunité pour Haïti ou en Haïti après le désastre. Le China Daily a publié le 21 janvier de cette année que « Haïti a été transformée en le 51e État de l’union ». D’autres, comme Raúl Zibechi de voltaire.net, dans un article intitulé « Le Brésil un as d’atout » pose la question si Haïti serait la nouvelle Arabie Saoudite, en référence à la « réserve de pétrole de la classe-monde non loin des eaux territoriales cubaines et dans plusieurs endroits du territoire haïtien ». S’agit-il d’une réelle opportunité pour les Etats-Unis au sujet du pétrole et du contrôle minéral ? S’agit-il d’une stratégie géopolitique ? De quoi s’agit-il ?

NC : Je ne pense pas qu’il s’agit d’un quelconque intérêt réel pour le pétrole. Je veux dire, il y a un intérêt pétrolier, mais cela concerne Cuba. Et les compagnies d’essence voudraient s’en approprier mais le gouvernement ne les laissera pas faire.

SP : Je crois que les Russes s’occupent déjà du pétrole cubain.

NC : C’est un cas intéressant. C’est un cas où les corporations américaines d’énergie, d’agro-business, pharmaceutiques, toutes voudraient mettre fin à l’embargo mais le gouvernement des Etats-Unis ne fera pas cela. C’est atypique, car habituellement l’État fonctionne comme une agence des gens d’affaires, mais il y a une espèce d’intérêt d’État à punir Cuba.

SP : Donc, vous pensez que les Etats-Unis continuent à avoir en Haïti le même intérêt que sous Wilson, lequel était une stratégie géopolitique et non une question de ressources naturelles comme le pétrole ?

NC : Sous Wilson, c’était encore une colonie riche. Je ne pense pas qu’il a beaucoup d’intérêts en Haïti. Bien sûr, Haïti présentait à l’époque une importance stratégique : c’était un port de protection du canal de Panama et il y avait la peur de l’Allemagne.

SP : Alors de quoi est-il question actuellement ?

NC : Je ne pense qu’il y a plus. On doit faire quelque chose – c’est une plaie béante au large des côtes – et ils ne veulent pas de refugiés. En fait, l’une des toutes premières actions posées par les Etats-Unis en réaction au séisme a été de dépêcher la Garde Côtière bloquer les refugiés, ce qui est assez sauvage.

SP : C’est ce qui se dit en République Dominicaine actuellement quand on aborde ce dossier avec certaines autorités locales. Elles disent que l’intérêt principal consiste à bloquer une migration massive vers les EUA. Mais on n’a pas besoin d’avoir une si imposante présence sur le territoire haïtien pour imposer ce blocus, non ?

NC : Si Haïti se transforme en une sorte de pays qui fonctionne, ce serait bien pour les EUA – ils ne sont pas contre cela – cependant je pense que si Haïti vient à disparaitre de la carte, cela ne dérangerait guère les EUA.

batayouvriye batay@batayouvriye.org

.