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Haïti-Editorial

Au tréfonds de l’abime : un système politico-social en chute libre !

Descente vertigineuse aux enfers !

Publié le lundi 10 septembre 2012

Certains avaient crû à tort qu’on avait touché le fond après les élections. A voir tout ce qui se passe, on réalise aujourd’hui que le fond est d’une profondeur plus abyssale qu’on ne l’avait imaginé. On descend donc. Vertigineusement… Résolument… Désespérément…Vers le fond.

Le mouvement est éminemment dialectique : autant que nous nous dirigeons vers l’abime, il nous attire.

Pas mal d’anomalies, d’incidents et de propos sont venus s’ajouter à d’autres phénomènes qui, déjà, attestaient du fait que nou anbreye an bak e se degrenngole nap degrenngole. Jodi a, malgre tout bri, paske ekip ki la a fè kominikasyon pase sa n pa konnen, tandans lan pa chanje.

Ann pran kèk egzanp ki montre sa :

1-Le chef de l’Exécutif invite au dialogue : alors que les résultats de l’initiative sont attendus, il déclare solennellement que ce qui est fait est fait, « sak pa kontan anbake » ! Il met donc, sans le dire explicitement, un terme aux discussions qu’il avait lui-même initiées et desquelles il devait, logiquement, tirer des dividendes politiques. On pensait déjà, en effet, qu’il allait s’auréoler de l’exploit d’avoir démocratiquement ouvert le dialogue politique.

Ak li fèt-li fèt nèt li lanse nan EDH la, ak ki figi chèf leta a pral fè bak, sil gen poul fè bak. Kote konseye chèf la, nan moman difisil sa a ? E gen bak kap oblije fèt . Li klè eleksyon yo pap ka fèt ak ti bout konsèy 6 manm lan. Si se pou bak ap gen bak. Deja gen tenò nan sa yo rele kominote entènasyonal la, ki tap pouse cha Konsèy elektoral pèmanan an, ki reyalize bra mare tout bon e ki voye, nan kanal diplomatik, mesaj teke fren, rale bak e ki menm twouve dwòl zafè direktè jeneral ki kouri al tabli nan KEP la, byen avan 9 konseye yo debake.

2-Le chef de l’Exécutif ose publiquement considérer qu’on en veut à son fils parce qu’on craint qu’il ne soit élu président dans 10 ans. Déclaration surprenante au moment où, justement, on soupçonne le président de vouloir contrôler un organisme électoral qui devrait être en place pendant les 10 prochaines années ! Kilès ki di prezidan an lage pawòl malouk sa a, nan moman kote anpil moun deja ap poze kesyon sou kantite aksyon pitit prezidan an ap mennen, kalite mwayen li dispoze pou fè sa. Kesyon ap poze tou sou tretman espesyal li benefisye nan medya, espesyalman televizyon nasyonal. Eske, pi devan, prezidan an pral prezante jèn lidè li te anonse a nan mesaj EDH la ?

3-Le président de la Cour de Cassation et du CSPJ confond délibérément absence et abstention lors d’un vote crucial. Il réalise avec 3 de ses collègues un vote illégal et antidémocratique ! Qui pis est, le chef de la Cour de Cassation et du CSPJ, ainsi que certains de ses collègues, ont été illégalement nommés à leurs postes compte tenu de la limite d’âge des juges (65 ans) dont les noms devraient figurer sur des listes de nomination. Le juge Anel Alexis Joseph comptait plus que 65 ans quand il a été placé à la présidence de la Cour de Cassation.

Li nonmen li nonmen nèt, dira sans doute le chef de l’Etat avec la verve qui est la sienne. Mais, notez qu’il s’agit du président de la plus haute instance judiciaire haïtienne. De quelle garantie jouit l’ensemble du système judiciaire haïtien quand le président de la Cour de Cassation est illégitime et peut être à tout moment pris à partie et contesté dans un dossier important soumis à l’appréciation de la Cour ? Qui, au niveau de la communauté internationale, nous prendra au sérieux quand c’est ainsi que nous agissons et que nos autorités, notamment celles du pouvoir judiciaire, ne sont pas légitimes ? Est-ce avec des autorités judiciaires contestées que l’on compte offrir les garanties légales nécessaires aux investisseurs, dans l’Haïti open for business ?

Autres signes de la déchéance et de la chute :

3-Un haut responsable du pouvoir législatif reçoit directement de l’argent du chef de l’Exécutif qui lui prête, de surcroit, un véhicule blindé ! Il est dénoncé par son ex-chef et allié au sein d’une plateforme-politique à la composition hétéroclite. Comble de paradoxe : la plupart des gens ne sont pas convaincus de la moralité du dénonciateur.

Mais, pour peu que ses révélations soient valables, elles conduisent les gens dotés d’un minimum de bon sens à certaines interrogations : quelles sont les modalités de déblocage de fonds au niveau de la présidence ? Le chef de l’Etat peut-il en distribuer de cette manière là à des fonctionnaires et, pire, à des responsables des 2 autres pouvoirs de l’Etat ? En dénonçant Levaillant Louis-Jeune, l’animal politique Joseph Lambert se rend-il toutefois compte qu’il a du même coup « déshabillé » son patron de l’heure ? Son patron de l’heure, car, compte tenu de sa trajectoire politique s’apparentant à une ligne brisée, on ne saurait se hasarder à prédire qui sera le sien l’instant d’après… E si Levaillant tap di tou sou Lambert ? Eske li tap jwenn bagay pou l di ? Repons lan pa nan menm. Men, nou tout dakò, kesyon an pa san fondman…

4-Il est dit que les présidents de la Cour de Cassation et du Sénat ont eu, eux aussi, à bénéficier de la « générosité, de la haute sollicitude et de la compréhension » du chef de l’Etat qui a mis à la disposition de chacun d’eux un véhicule blindé. Quelle affaire ! Le fer, il faut le fer, comme on parle de blindés. C’est sans doute l’occasion pour nous de nous interroger sur la raison pour laquelle les présidents de la Cour de Cassation, du Sénat et de la Chambre basse ont besoin de circuler en véhicules blindés ? Il faut leur laisser toute la latitude de dire à la population de qui et de quoi ils ont peur. Les graves et scandaleuses décisions qu’ils ont à prendre ou qu’ils ont déjà prises justifieraient-elles cette précaution salutaire ?

5-Au moment de mettre la dernière main à cet éditorial, on apprend qu’un sénateur a craché au visage d’un juge de paix, à Jacmel à l’intérieur d’une station de radio. Alors là, il n’y a plus rien à ajouter concernant la descente aux enfers. On peut tout de même se poser des questions : existe-t-il un pouvoir judiciaire fort et respectable qui pourrait exiger excuses publiques et réparation pour le magistrat ? Le parlement condamnera-t-il l’acte et le sénat prendra-t-il une quelconque sanction contre le parlementaire délinquant ? La corporation journalistique acceptera-t-elle passivement cette grave atteinte à la liberté de la presse ?

S’il faut ajouter à ces faits de nombreux autres, passés et présents, tels les nominations illégales dans la Magistrature ; la désignation illégale de directeurs généraux adjoints par-ci, par-là ; le non-respect des normes de décaissement de fonds publics à divers niveaux dans l’administration ; les décaissements effectués « dans le noir » à partir du fond Petro Caribe ; la gestion de fonds publics par des gens sans titre ni qualité pour ce faire ; les dossiers restés jusqu’ici mystérieux, tels ceux des pots-de-vin dominicains prétendument versés au chef de l’Etat ; des fonds débloqués pour la location d’hélicoptères ; la publication, dans les conditions que l’on sait, d’un amendement constitutionnel contesté, source de bien des conflits actuels ; s’il faut considérer tous ces faits et d’autres encore, on ne peut vraiment qu’aboutir à la triste conclusion que le pays va mal et que nous allons continuer à nous diriger vers le fond sans être certain de pouvoir jamais y arriver tant il nous faudra d’abime pour absorber l’immensité de nos bêtises.

Marvel DANDIN.