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Haïti-Editorial

Le paradoxe d’une politique de création de crises dans un pays en crise

Quels facteurs peuvent décider de la couleur du temps ?

Publié le lundi 3 septembre 2012

Alors que se multiplient les rencontres du chef de l’Etat avec les représentants de différents secteurs autour de la question du Conseil Electoral Permanent (CEP) et des élections, M. Martelly et ses porte-parole ne cessent de clamer haut et fort leur ferme détermination à s’enfoncer dans la voie empruntée, à savoir faire fonctionner coûte que coûte un conseil électoral de 6 membres. .

L’argumentaire du pouvoir est simple et invariable : aucune provision légale n’existe pour la constitution d’un énième conseil électoral provisoire ; l’Exécutif ne peut s’immiscer dans les affaires internes d’un autre pouvoir, en l’occurrence le Judiciaire représenté par le Conseil Supérieur du Pouvoir Judiciaire (CSPJ) ; le procès-verbal du CSPJ sur la désignation de ses représentants au CEP demeure valide, jusqu’à inscription de faux.

De l’autre côté de la barricade, des parlementaires, des responsables de partis et de plateformes politiques, des organisations de la société civile répètent à tue tête que le processus, tel qu’il est lancé, est vicié à la base et qu’il ne saurait donner lieu qu’à des élections contestées. La majorité des opinions émises dans ce camp très large et diversifié, va dans le sens d’un compromis à trouver pour constituer un organisme électoral provisoire ou de transition de consensus.

Les deux parties campent, pour l’instant, sur leur position. Quels facteurs sont susceptibles de faire évoluer la situation dans un sens ou dans un autre ?

A regarder de près, trois facteurs semblent pouvoir, dans les jours qui viennent, décider de la couleur du temps.

1- D’abord, l’opinion publique. Certains diraient la mobilisation populaire. Une masse critique significative peut amener à des mouvements sociaux plus ou moins importants qui risquent de faire pencher la balance dans un sens ou dans un autre. On s’imagine que ce serait beaucoup plus dans le sens de la démocratie vu la volonté maintes fois affirmées de la population, au cours des dernières 25 années, de ne point revenir aux sentiers battus de la dictature. Que l’on ne s’y méprenne point : pèp sa a nou wè kap dòmi an, ap leve tankou yon sèl moun, yon fwa li rann li kont yap mennenl tounen nan ansyen sistèm lan. Si popilasyon an swete leta egziste, refè eskanp figill, se pou mete lòd, bay sèvis nan fè enstitisyon yo mache kòm sa dwa. Tout kesyon an chita nan kapasite pou òganizasyon politik yo ak sosyete sivil òganize a rive konvenk moun yo danje a nan pa pòt la.

2- 2ème facteur : La détérioration accélérée de la situation économique et sociale. Au moment où, allègrement, l’Exécutif s’enfonce dans la crise, se rend-il compte des graves menaces de famine suite aux dégâts récents sur l’agriculture de la sécheresse et des inondations occasionnées par la tempète tropicale Isaac.

Eske pouvwa a dispoze mwayen pou l fè fas ak sitirasyon malouk kap pwente a, vin wè ankò sezon siklòn lan poko fini ? Eske se pi bon moman pou yon pouvwa deside li pap fè konpwomi politik ? Li pap sede, lap pike devan nan chwa li fè ? Se pa pouvwa sa a ki fenk sot ranvwaye rantre lekòl la, akòz pwoblèm ekonomik paran yo ? Se pa pouvwa sa a ki fenk sot voye yon SOS bay kominote entènasyonal la pou ride l rezoud nèt al kole pwoblèm moun anba tant yo ? Eskè se pa prezidan Martelly ki te anonse popilasyon an, lòt jou la a, tan an pral di, pou nou mare senti ? Se pa gouvèlman sa a ki di li pa ka bay pwofesè ak polisye ogmantasyon ?

Comment comprendre alors cet entêtement à entretenir la crise, à faire montre d’une arrogance à peine contenue vis-à-vis de l’opposition ? Qui, dans l’entourage du chef de l’Etat, l’a convaincu que c’est ainsi que se fait la politique. Ne lui a-t-on pas instruit des conditions socio-économiques et de la situation politique internationale qui avaient prévalu dans les années 60 et qui avaient favorisé l’émergence de la dictature duvaliériste ? Certes, le pays était pauvre. Mais, à comparer avec aujourd’hui, on mesure l’épaisseur de la dégradation. Pou kalme kòlè kap monte a, èske li pa tap pi bon pou prezidan an jwenn konkou ak kolaborasyon tout sektè ? Eske se moman lese-frape ? Moman chire pit-akwochaj ? Pou kalme kòlè kap vini an, èske prezidan an ta met tout espwal sou rezilta pwogram Aba grangou, Ti manman cheri, Katye pam poze ?

Dans un contexte de modernisation des pratiques politiques en Haïti, il semble qu’il serait plus profitable au pouvoir et au pays que l’Exécutif favorise la concorde et s’attelle au renforcement des institutions et à leur fonctionnement normal. Définitivement, l’avenir du pays n’est pas ailleurs, encore moins dans le retour aux pratiques surannées des systèmes autoritaires.

3- Le 3ème facteur, et pas des moindres, est l’agenda de la communauté internationale pour Haïti. Au moment où nos responsables politiques gesticulent, s’interrogent-ils sur le véritable agenda de la communauté internationale ? Ces chers amis étrangers, qui nous aiment tant, veulent-ils des élections à l’avance contestées ? Souhaitent-ils le rétablissement de la dictature avec un présidentialisme fort et oppressant ?

Il semble que, enivrés par les délices du pouvoir, nos dirigeants ne s’attardent pas à se poser de telles questions et à leur trouver des réponses adéquates. Or, lors de sa récente visite au parlement pour, vraisemblablement, mettre la pression sur les sénateurs et les députés pour qu’ils montent au plus vite dans le train du Conseil électoral permanent, la chef de Cabinet de Hillary Clinton a eu à faire savoir que son gouvernement n’est pas prêt à financer des élections contestées à l’avance. Les conseillers du chef de l’Etat ont-ils pris le temps de bien analyser ce message ? Ou, en bon politicailleurs haïtiens, font-ils semblant de n’avoir rien entendu ?

Les informations laissent croire que la communauté internationale n’est pas aussi unanime que son mutisme le laisse apparaitre sur la voie empruntée par Martelly et consorts. Cela ne signifie point qu’à ce niveau l’opposition soit pour autant en odeur de sainteté. Ce qu’il importe de noter, c’est qu’il y a des nuances à saisir et que cela nécessite que des politiciens avisés soient en poste, et non des besogneux tombés de la dernière pluie et qui n’ont pour boussole que les malheureux deniers que le prince leur jette mensuellement, ou quotidiennement, qui sait, s’il faut en croire les rumeurs sur les largesses de ce pouvoir réputé jouisseur.

Tan sa a pa pou politisyen wòwòt oswa gwo gonm. Li pa pou ti sousou ki te sou lagraba e ki fenk pantan sou plat manje. La situation actuelle exige la capacité de bien comprendre, de bien analyser et surtout d’établir le plus large consensus possible autour des problèmes fondamentaux, en évitant de fomenter systématiquement des crises.

Marvel DANDIN