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Les dégats causés par le passage du cyclone Isaac dans l’agriculture haitienne enfoncent davantage le monde paysan dans la desespérance

La ruine du secteur agricole haïtien et notre statut d’importateur net enlèvent pratiquement au gouvernement des leviers solides pour faire face à la volatilité des prix, pour des raisons tant conjoncturelles que structurelles

Pour combler le déficit céréalier, de 20 000 tonnes métriques d’importation de riz en 1986, nous sommes passés à 300 000 tonnes métriques en 2001 pour aboutir à près de 400 000 aujourd’hui

Publié le samedi 1er septembre 2012

Après Isaac, le temps des choix d’avenir.

Par Nesmy Manigat

Isaac est parti, nous subirons pendant longtemps encore les conséquences de son passage. Spéculation,rareté et augmentation des
prix rareté et augmentation des prix des produits alimentaires sont à craindre après les récoltes perdues ou en risque au niveau de l’ île. En République dominicaine des plantations de riz et autres sont sous les eaux, en Haïti des pertes importantes sont constatées au niveau de l’élevage et des cultures vivrières de base. Plusieurs millions de dollars ont été engloutis. Tandis que le gouvernement dominicain se réunit avec les associations de producteurs pour discuter de la volatilité des prix, la décapitalisation et la faillite des cultivateurs haïtiens condamnent le gouvernement haïtien à s’asseoir avec des importateurs de riz pour parler de stabilisation des prix.

Comment en est-on arrivé à cet héritage, alors que les cultivateurs du pays ne demandent pas mieux que d’améliorer leur rendement et leur compétitivité ? S’il est facile pour l’opinion publique de réaliser que le mauvais traitement infligé à notre environnement aggrave la précarité de la population lors des catastrophes, il n’est pas aussi évident de réaliser que la mauvaise gestion économique de ces dernières décennies enfonce le clou.

La fuite en avant

A la pression de la rue contre la vie chère après 1986, nous y avons répondu par une politique de charme consistant en l’abaissement des droits de douane sur les produits alimentaires importés afin de faire diminuer momentanément voire illusoirement, les prix en lieu et place d’un investissement massif et intelligent dans la production agricole locale. A la décapitalisation de la plus grande vallée rizicole du pays, nous y avons répondu en 1996 par une distribution de lopins de terre, de semences, d’équipements agricoles à travers une structure politisée en lieu et place d’une vraie réforme foncière et agraire. Ceci n’a eu aucun effet sur la production, la compétitivité, voire sur la sécurité alimentaire du pays. Finalement, de la libéralisation unilatérale des marchés agricoles par le gouvernement de Henry Namphy en passant par la tentative de réforme agraire de Préval, le pays peine àarticuler jusqu’aujourd’hui une véritable
politique articuler jusqu’aujourd’hui une véritable politique agricole et une vraie réforme dans le secteur.

Résultats, de 125 000 tonnes métriques de production de riz en 1985, nous n’en produisons qu’environ 100 000 plus de 25 ans plus tard bien qu’il y ait plus de bouches à nourrir. Pour combler le déficit céréalier, de 20 000 tonnes métriques d’importation de riz en 1986, nous sommes passés à 300 000 tonnes métriques en 2001 pour aboutir à près de 400 000 aujourd’hui. Tout ceci conduit évidemment à une perte d’autonomie et une perte de contrôle sur notre capacité à influencer les prix sur le marché local à moins de subventionner une fois de plus le riz importé au détriment de la production locale. La République dominicaine, utilisant d’ailleurs la main-d’œuvre haïtienne, est jugée autosuffisante et n’en a importé que 12 800 tonnes métriques en 2011.

Le moment de vérité

Ce manque de courage de nos responsables quant à la mise en œuvre de véritables réformes et les solutions à court terme de ces dernières décennies nous ont plongé dans ce désastre à la fois environnemental et économique.

20 ans plus tard après l’abaissement des tarifs douaniers sur les importations agricoles, le gouvernement de Jacques-Edouard Alexis avait fait les frais de cette politique de charme, à la suite d’un soulèvement, dont le motif a été son incapacité à faire baisser la vie chère, notamment le prix du riz. Malgré l’annonce à l’époque d’un train de mesures, dont près de 30 millions de dollars à l’époque pour créer des milliers d’emplois, il n’avait pas pu sauver son gouvernement

.Aujourd’hui, la ruine du secteur agricole haïtien et notre statut d’importateur net enlèvent pratiquement à tout gouvernement de solides leviers pour faire face à la volatilité des prix, que ce soit pour des raisons conjoncturelles que pour des raisons structurelles. Le pays ne dispose pas de stocks stratégiques et de mécanismes de régulation des marchés pour prévenir les crises et les raretés.

Le temps des réformes courageuses Isaac vient de nous demander des comptes à tous les niveaux, exposant une fois de plus notre extrême précarité environnementale et socio-économique. Au-delà de la réponse humanitaire immédiate, il faut déjà anticiper les solutions durables qui permettront de sortir de cette vulnérabilité.

Aujourd’hui, il est vivement souhaitable un plan de dédommagement des planteurs à travers un plan de relance des récoltes perdues. Mais tout cela doit être bien ancré dans une politique urgente de développement du secteur agricole mobilisant financement, recherche et développement, laboratoires de normes et qualité, formation professionnelle (lycées techniques agricoles …) et incidemment un soutien au développement rural dans son ensemble. Mieux géré, ce secteur pourra générer une quantité considérable d’emplois à l’instar du secteur agricole dominicain qui emploie des milliers de jeunes ouvriers haïtiens.

Dans ces conditions, le budget 2012-2103 doit nécessairement refléter l’après-Isaac et remettre l’agriculture et le monde rural au cœur des priorités. Pourvu que cette grande frayeur convie le pays à la nécessité d’un dialogue plus serein et responsable sur nos finances publiques et débouche sur un « pacte fiscal » qui mise sur l’essentiel et l’avenir. C’est exactement l’exercice auquel se livre actuellement la République dominicaine à travers son Conseil de développement économique et social, lequel devrait nous inspirer . C’est aussi le choix du renoncement à certains conforts ou à certaines habitudes pour qu’on finisse par limiter la trop grande dépendance du pays à l’aide publique internationale, à l’international tout court. Il est venu le temps des choix d’avenir.

Nesmy Manigat 28 août 2012