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Haïti-Conjoncture

LA RUE VA PARLER, par Patrick ELIE

Nécessité d’un leadership pour canaliser la rivière de colère et de frustrations

Publié le lundi 20 août 2012

La rue va parler, va-t-elle vociférer ou articuler ses revendications et ébaucher son plan pour sa propre sortie du bourbier ?

Une chose est certaine, c’est qu’elle va devoir s’exprimer devant le silence, l’indifférence ou la passivité de ceux qui se prétendent ses mandataires, ou ses leaders.

L’Exécutif est lancé avec la complicité internationale ou sous sa dictée, dans une gouvernance "d’affaire" ultra-libérale, et dans une tentative de remettre la pendule nationale à l’heure de l’autoritarisme duvaliérien.

Le Judiciaire vient de nouveau de démontrer sa plus veule soumission, à ceux qui détiennent les cordons de la bourse et le monopole de la violence d’Etat.

Du côté du Parlement, le peuple ne voit rien venir qui le concerne, sinon un crépage interne de chignons, une série de deals opaques avec le nouveau semeur et un superbe mépris pour les problèmes quotidiens qui mordent la vaste majorité des démunis.

Les partis politiques, ou prétendus tels, se querellent pour la conquête d’un pouvoir qui leur a toujours échappé et qui aujourd’hui est en passe d’être confisqué pour des décennies par le régime Martelly-Lamothe.

Du côté de la société civile, la Nation ne voit que " la route qui poudroie et l’herbe qui verdoie ". Nous sommes particulièrement étonné du tonitruant silence du secteur privé entrepreneurial, jadis si volubile quand il fallait, par tous les moyens pousser violemment vers la sortie un Président élu. Ou pour agonir la Présidence Préval, par ailleurs si complaisante avec lui. Pourtant, elle aurait beaucoup eu à gagner à se dresser face à la résurgence des monopôles, avec la fusion Digicel-Voilà et avec l’orgie d’achats des Polaris, et autres "tèt bèf" sans appel d’offre et chez un fournisseur unique. Elle se fait également souffler sous le nez les juteux contrats de constructions de routes et des immeubles détruits par le séisme de janvier 2010. Elle apparaît encore prête à se gaver des miettes que voudront bien lui lâcher les firmes américaines ou les compagnies dominicaines leur servant souvent de façade.

La rue va parler, devant la montée du coût des produits alimentaires, celle des loyers, le grand bluff de la scolarisation gratuite, l’absence d’un gîte digne pour des dizaines de milliers de nos compatriotes, le chômage qui persiste et empire, devant le luxe arrogant, indécent de ceux qui règnent au lieu de gouverner, de ceux qui se goinffrent plutôt que partager.

La rue va parler, et je crains fort que faute d’un leadership pour canaliser la rivière de sa colère et de ses frustrations, elle va hurler et détruire avec grande rage. Nous n’en serons que plus pauvre et sous une tutelle encore plus crûe.

Décidément, l’automne sera de nouveau chaud !

Patrick ELIE, 18 août 2012