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Haïti-Débat

« Haïti, autrement » de Hérold Jean-François

Par Roromme Chantal (chantalro@hotmail.com)

Publié le mardi 3 juillet 2012

L’anthropologue américain, Ira Lowenthal, résume d’une formule célèbre l’énigme haïtienne. « Plus que la deuxième plus ancienne république du Nouveau Monde, fait-il remarquer, plus même que la première république noire du monde moderne, Haïti fut la première nation libre d’hommes libres à apparaître dans la constellation naissante des colonies européennes d’Occident, tout en leur résistant. »

Et puis, s’ensuivent deux siècles de solitude. Pour l’essentiel, des luttes politiques fratricides qui ont achevé de faire d’Haïti un argument empirique essentiel à la thèse d’entité chaotique ingouvernable. Un pays « sans souveraineté », selon la définition du politologue Bertrand Badie, c’est-à-dire un État failli où « il devient acceptable, sinon légitime, que la communauté internationale intervienne dans ses propres affaires, voire se substitue à une autorité devenue déficiente et même défaillante afin de rétablir l’ordre ».

Voici donc Haïti, aux yeux du monde interloqué, jadis terre de liberté, aujourd’hui pays meurtri, déchu de sa grandeur historique, en quête de se réinventer. De l’indépendance à nos jours, nul n’est parvenu à inciter nos compatriotes à guérir le mal qui est dans nos têtes d’Haïtiens. Pourra-t-on jamais y parvenir ? Non, nous dit en substance Hérold Jean-François, à moins en tout cas que les uns et les autres ne se mêlent de penser « Haïti, autrement », titre du nouveau livre de notre estimé confrère haïtien.

Directeur d’opinion influent et respecté en Haïti, Hérold Jean-François est aussi un économiste, doublé d’un historien. Il a été un témoin privilégié de l’évolution accidentée de la transition démocratique en Haïti, ouverte avec la chute du régime des Duvalier en 1986, après 29 ans d’une dictature sanguinaire et corrompue. En 1995, quatre ans après le renversement de Jean-Bertrand Aristide, le premier président haïtien élu démocratiquement en 1991, Jean-François propose Le coup de Cédras, salué unanimement par la critique comme l’ouvrage de référence sur le putsch militaire.

En 2005, tandis que le pays reste enlisé dans ses sempiternelles « haïtienneries », l’essayiste revient pour taper deux fois du poing sur la table. Il publie « Le Pacte de la Renaissance », un inventaire « critique de ce que chacun aurait pu mais qu’on n’a pas su faire, suivi d’une une exhortation à adhérer à de nouveaux engagements, à adopter de nouveaux comportements en vue de poser les jalons d’une nouvelle société, d’un pays fonctionnel et agréable pour toutes et pour tous ». Sort en même temps « Le Manifeste de la Renaissance » où, porté par un patriotisme visionnaire, l’auteur campe le profil du pays rêvé, que nous appelons tous de nos vœux, à partir de quatre grands axes prioritaires : l’éducation, la production globale, les infrastructures et le tourisme.

Et, jamais deux sans trois. Haïti, autrement vient donc compléter cette trilogie entamée avec ses deux derniers ouvrages. Mais, loin du désir d’écrire un nouveau livre, c’est plutôt la nécessité de proposer des remèdes inventifs au Mal haïtien, l’air incurable, qui manifestement justifie ce nouveau cri d’alarme. Car, plus d’une décennie a passé et les tares que l’auteur a judicieusement mises en évidence dans ses précédentes analyses rythment encore le quotidien du pays. Devant la persistance de ce chaos, il pourfend les politiques, ces ennemis intimes d’Haïti, dont il fustige l’infantilisme et le manque flagrant de leadership.

« La période transitoire, à étapes provisoires à n’en plus finir, a produit des acteurs incohérents, incapables de se hisser à la hauteur de leur mission et des attentes de changement de la nation. Sortir du duvaliérisme pour entrer en démocratie nous a conduits sur les mêmes sentiers battus qui nous ont ramenés en arrière. Le système a montré une capacité de résistance insoupçonnable, et les démocrates proclamés en ont eu pour leur compte. »

Belle performance donc que de retracer pas à pas l’échec de la transition démocratique en Haïti. Mais Haïti, autrement est bien plus qu’une simple chronique d’un échec annoncé. Comme le relève l’historienne Suzie Castor, dans sa préface du livre, c’est d’abord une lecture. « Avec cette clarté de style qui lui est propre, Hérold Jean-François cherche à lever le voile sur une réalité complexe et compliquée, avec son fouillis de faits qui empêche bien souvent d’aller à l’essentiel. Il déroule les événements, analyse les données dans leurs contradictions, présente les nœuds des situations, signale les continuités et les ruptures, dans une perspective de l’‘autrement’ ».

Selon l’auteur, le mal haïtien est avant toute chose d’origine politique. « Le pays a évolué non pas en fonction de l’ensemble des citoyens, à la recherche de la satisfaction de leurs besoins fondamentaux, mais plutôt suivant les intérêts mesquins d’une petite élite qui s’est positionnée pour accaparer le peu, en mettant en place un subtil et efficace réseau de noyautage du pouvoir. La majorité, quant à elle, reste là isolée dans ses problèmes, privée de tout. Sa réalité, c’est la gêne, le dénuement, la misère… »

D’origine politique sera aussi la solution du problème. C’est-à-dire, la nécessité de bâtir un pays plus inclusif. D’où la proposition de Jean-François d’un Pacte d’orientation pour la modernisation d’Haïti, lequel doit engager tous les acteurs ayant un poids réel dans le système politique, dans la perspective d’une suite d’alternance garantie des principaux groupes politiques. « En dehors de cette perspective, soutient-il, l’espace du pouvoir sera dominé par un seul groupe, qui imposera au pays son point de vue sans qu’il se sente engagé par aucune convention dont l’application est surveillée strictement par l’ensemble de ses signataires. »

C’est pour cela que ce livre, paru pour la première en Haïti cet été à Livres en folie, sort opportunément en librairie. Opportunément, car plus de deux ans après le séisme qui a dévasté Haïti le 12 janvier 2010, ses élites peinent à passer cet ultime test que constitue cette tragédie pour les efforts de stabilisation du pays et de consolidation de sa fragile démocratie. Opportunément, ensuite, parce que le « nouvel ordre national » promis des décombres du séisme n’a toujours pas vu le jour tandis que, le temps d’une passation de pouvoir sur fond d’une rhétorique creuse de changement, le pays bascule à nouveau dans la politique « as usual ». Opportunément, enfin, car le chantier qui reste, de ce fait, ouvert devant nous n’est autre que celui de contribuer à une réflexion qualitative dans la perspective d’un « printemps créole » pour une Haïti, autrement.

En vue de hâter cet avènement, il ne suffira pas d’éprouver le plaisir éventuel d’avoir mieux compris en lisant ce livre. Il importera une chose, encore plus essentielle : agir !

N.B. L’auteur signe ce vendredi 6 juillet à Montréal.