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Haïti-Culture

Cri d’alarme des propriétaires de Galerie Monnin

Gaël et Michel Monnin écrivent aux plus hautes autorités du pays pour les alerter sur l’anarchie galopante et l’explosion démographique qui menacent le quartier de leur entreprise d’art et tout Pétion-Ville, réceptacle des pires conséquences du mal-développement haïtien

Publié le mercredi 6 juin 2012

Petit à petit mon pays m’envahit.

Monsieur le Président,
Madame la Première Dame,
Monsieur le Premier Ministre,
Madame la Mairesse, Monsieur le Commissaire chef de la circulation de P-V,
Messieurs et Mesdames des ministères du tourisme, de la culture, de l’intérieur, des affaires étrangères,
Messieurs et Mesdames du secteur privé,
Messieurs-Dames :

Mon Pays m’envahit.

Moi, Galerie Monnin, 19 rue Lamarre Pétionville, n’ais-je pas le droit de me considérer comme l’héritage commun d’une nation créative ?

Ne suis-je pas devenue au fil du temps une perle de patrimoine culturel ?

Et voilà que mon passé au 382 du Boulevard Dessalines, où je vivais coincée entre la Boulangerie Vénus et le Dépression-Bar, me rattrape, me dépasse, me fracasse…..

En 1980 j’ai fui Port-Fatras, Port-no-Parking et la dépression qui me menaçait pour me réfugier à Petionville petite ville dortoir sans circulation et brouhaha !

Mais, aujourd’hui je me retrouve confrontée aux mêmes problèmes avec l’insécurité en sus !

Dois-je fermer mes portes à tout jamais ou continuer à vivre stressée dans mon pays qui s’engloutit sous le poids de la démographie, la démagogie, l’anarchie, la misère et les inondations .

Comment survivre dans ce chaos qui risque de se convertir en k-o avant la limite du douzième round !

Coincée entre ma capacité à encaisser les coups bas de la rue et le devoir de continuer à faire vivre mes artistes en offrant aux collectionneurs ma plus belle apparence, une fois de plus je m’enfonce dans le désespoir et je n’ai même plus la possibilité de m’acheter un ti-pâté-vénus et une Prestige au Dépression-Bar !

Le Café des Arts que je m’étais offert à l’arrière pour faire comme en ville, était bondé de touristes qui se gavaient de bonne cuisine dans un cadre à l’ancienne à l’époque du Club-Med.

J’avais comme voisines une Gingerbread-galerie-jumelle et une petite maison coquette. Maintenant je me retrouve étouffée et désertée entre des murs immenses, symboles de notre peur de l’avenir.

Dois- je aussi me bétonner sismique pour me prévenir contre le feu vandale d’un prochain déchoukaj ou me mettre des œillères pour occulter cette déchéance. Peur panique du présent qui nous conduit tout droit dans l’enfer des véhicules descendant Lamarre en beuglant ; j’en ai marre !

Marre des cireurs de chaussures qui cherchent la vie dans mon entrée, marre des gens qui se ruent, se bousculent, s’invectivent, enragent pour trouver une maigre place dans un tap-tap ou un grand autobus-indignité, marre des cambistes, marre des marchandes de pépés des mendiants, des handicapés, des petits voleurs-voleuses, des brouettiers qui déchargent le gain de leur journée dans nos rigoles et ra et ra pappadap !

Je n’ai rien contre les chauffeurs de taxi, ils ne cherchent qu’une aire de stationnement. Je n’ai rien contre les pisseurs qui, ayant cherché en vain un urinoir pour évacuer l’écume de leur vessie surchargée, la décharge contre ma devanture.

N’allez surtout pas croire que je veux du mal à tout ce monde qui, comme moi et nous tous et nous toutes, est victime de notre mal-vivre érigé en doctrine de gouvernement et de bonne gouvernance !

Le peuple souffrant et souverain veut s’accaparer de mon petit bout de trottoir que j’essaye de sauvegarder sans l’aide de la Mairie et encore moins de l’État, me force à m’autoproclamer ‘’ maitre-trottoir’’ en criant dans mes murs qui restent muets : Respectez le patrimoine artistique de mes soixante ans d’existence, laissez-moi ce bout de trottoir pour que je puisse exercer mon métier.

Qui dois-je blâmer ? Mes propriétaires, l’État, quel état, celui dans lequel je suis ou la raison de cet État en mauvais état ? privé ? Le système éducatif qui ne fait que se dégradé et produit de plus en plus ‘’d’alphabètes-bêtes’’ ‘’pito nou lèd me nou la’’ ‘’Tan pou tan ou mèt touné pwa tan.’’

Mettons la marmite au feu, des poireaux il y en a déjà trop !

On ne remarque plus ma façade qui dans le temps exposait une œuvre de maitre éclairée à longueur de nuit dans une belle vitrine brisée dans les émeutes de la faim. Mais attention, ma devanture qui ruisselle de transistors, de pépés et de slogans politiques débiles, n’est que l’envers de la médaille, le parapipi de la grotte d’alibaba regorgeant de richesses…

Je suis aujourd’hui à l’image de mon pays, défigurée à l’extérieur mais tellement belle à l’intérieur.

Je vous invite à venir boire un café chez moi. Venez avec gardes du corps ou pas. Frayez-vous un passage avec ou sans sirènes.

Et voilà vous êtes arrivés à la Galerie Monnin. Soyez les bienvenus.

Après avoir vu les peintures et les drapeaux perlés, les sculptures ; après avoir discuté avec les trois fées du logis qui, comme dans Alexandre Dumas, né de père haïtien, sont au nombre de quatre, vous me direz si je dois fermer mes portes, me laisser crouler, ramasser mes pierres, mes tuiles et mes toiles pour aller me reconstruire ailleurs : à Port-Salut ou à Port-Margot, au Pic Macaya, à Petite-Baie Dumiel ou dans un pays du Nord ?

Étant de caractère frileux, j’espère que vous me trouverez une petite place au soleil, une île ou un bout de continent avec des natifs accueillants et plein d’humour, en somme, un coin de terre comme Haïti quand elle était la Perle des Antilles au temps de la joie de vivre….

Gael et Michel Monnin

P.S Lettre soumise à la rédaction de Radio Kiskeya