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Haïti-Politique-Editorial

Bilan et contre-bilan

14 mai 2011 - 14 mai 2012 : un an de mandat de Martelly

Publié le lundi 14 mai 2012

Ce 14 mai ramène le 1er anniversaire de la prestation de serment de Michel J. Martelly comme 56ème chef d’Etat haïtien. Il lui reste 45 mois au pouvoir, s’il décide de partir le 7 février 2016. Que les jours passent vite !

Le président s’époumone à dresser le bilan de cette première année dans des médias qu’il n’écoute pas, selon ses propres termes. C’est dire qu’il ne croit convaincre personne, et pour cause, de son bilan très insignifiant, après un an de gouvernance dont le moins qu’on puisse dire c’est que les bonnes intentions ont primé sur les actions salvatrices prônées par le candidat qui s’était fait passer pour l’apôtre du changement, contre la classe politique traditionnelle qu’il avait royalement conspuée. Or, un an après cette percée fulgurante dans l’arène politique aidé, bien sûr, de l’étranger, où en est M. Martelly ?

Il revendique la scolarisation gratuite de près d’un millions d’écoliers. Un programme dont il faut encore qu’il arrive à convaincre parents, directeurs d’écoles et enseignants de l’impact et de la véracité des chiffres avancés. Dans sa grande majorité, l’opinion publique reste sceptique par rapport au succès de ce programme, en dépit de la campagne tonitruante faite autour dans les médias d’Etat et dans les rues avec les affiches géantes et coûteuses à l’effigie du chef de l’Etat disséminées partout, notamment à Port-au-Prince, au mépris de l’article 7 de la Constitution contre le culte de la personnalité..

A ce programme se rattache celui du transport gratuit d’écoliers dont M. Martelly s’enorgueillit de façon particulière, en promettant de l’intensifier et de l’étendre au reste du pays.

L’un des résultats dont se réclame M. Martelly est également la relocalisation de bon nombre de déplacés internes de la zone métropolitaine, notamment ceux du Champ-de-mars. Sans vouloir réduire à zéro l’effort gouvernemental et présidentiel dans ce domaine, il est normal de signaler qu’un bon nombre de ces déplacés se trouvent encore au Champ-de-Mars et s’inquiètent de leur sort. Et, il faut aussi noter que les premiers succès ne sont pas forcément ceux de l’action présidentielle de manière exclusive, mais bien ceux de certaines ONG et des bailleurs internationaux, notamment le Canada.

A d’autres niveaux, M. Martelly anticipe sur les retombées de certaines initiatives, dont le moins qu’on puisse dire est que les résultats escomptés, s’ils doivent se produire, se situeront plutôt dans la 2ème année de son mandat. Il cite en ce sens le parc industriel de Caracol et les perspectives de création d’emplois qu’il engendre ; la construction d’une nouvelle centrale électrique dans le département du Centre ; l’arrivée d’investisseurs du secteur touristique et la construction en cours d’au moins un hôtel international à Pétion Ville.

M. Martelly met également à son actif la nomination des juges manquants à la Cour de Cassation.

Il avance aussi les résultats de la diplomatie d’affaires, notamment en direction des pays de l’ALBA. Les retombées de celle-ci ne devraient pas tarder, promet-il.

Pour d’autres réalisations dont il revendique la paternité, il faut noter qu’il s’agissait, pour la plupart, d’initiatives prises par le gouvernement précédent. C’est le cas de nombreux ouvrages inaugurés par M. Martelly. On pourrait avancer maints exemples illustrant cet état de fait.

Alors, quid du réel bilan de la 1ère année ?

Posons la question différemment : la 1ère année devait-elle donner droit à un véritable bilan vu les conditions dans lesquelles elle s’est déroulée ?

Le chef de l’Etat est parti très vite en guerre contre le parlement qui ne comptait d’ailleurs pas plus de deux députés issus de son parti, dont il n’avait même pas, de surcroit, le contrôle.

Ignorant ainsi le rôle du parlement dans le système politique en vigueur, (a-t-il changé à ce sujet ?), M. Martelly n’a pas négocié le choix de ses candidats premier ministre Daniel Rouzier et Bernard Gousse. C’est plutôt le parlement qui a finalement fait choix de M. Gary Conille comme premier ministre, M. Martelly s’étant résigné à entériner le choix secret de cette personnalité vraisemblablement par des secteurs de la communauté internationale.

Le mariage « morganatique » n’allait pas tenir. Et, finalement, après l’événement retentissant de l’arrestation d’un député en fonction, ce fut le départ de M. Conille au fort de la controverse autour de la présumée nationalité étrangère du chef de l’Etat et du dossier de corruption haitiano-dominicain à travers les compagnies du sénateur et homme d’affaires dominicain « Tonton Nwèl » Felix Bautista.

Tous les dossiers épineux que M. Martelly avait promis d’attaquer demeurent intacts :

- Tout reste à faire en matière de protection de l’environnement. Les premières averses de la saison sont venues nous rappeler le niveau effrayant de précarité du pays ;

- Le chômage demeure à son niveau le plus élevé. Même les travaux à haute intensité de main-d’œuvre initiés dans le cadre du ramassage des décombres d’édifices détruits par le séisme du 12 janvier, n’ont pas pu diminuer la pression concernant les demandes d’emplois ;

- Sur le plan institutionnel, si les vacances à la Cour de Cassation ont été comblées, le CSPJ n’est toujours pas installé, en dépit des revendications exprimées à ce sujet dans le secteur judiciaire ; aucune décision sérieuse n’est prise concernant l’amendement ou non de la Constitution ; on n’est pas également au courant d’une quelconque mesure concernant l’organisation des élections législatives partielles et de celles pour les collectivités territoriales. La dernière décision en date, pas du tout rassurante par rapport à l’objectif d’organisation d’élections dans le pays, c’est celle annoncée par le Ministère de l’Intérieur relative au changement de statut des maires qui deviennent désormais de simples agents de l’Exécutif. Pour combien de temps ?

- Au plan sécuritaire : on ne saurait attribuer à une quelconque performance des forces de sécurité nationale et étrangère les accalmies périodiques constatées en matière de criminalité. Les derniers cas de meurtres sur la personne de policiers en est une preuve. La criminalité suit le rythme, et même les caprices, des bandits. La précarité en matière de sécurité est donc la règle et les actions contre le banditisme l’exception.

M. Martelly n’a pas pu tenir sa promesse de rétablir l’armée au cours de sa 1ère année de mandat. Par contre, on assiste à une remobilisation anarchique de celle-ci qui fait courir des risques énormes à l’ordre établi et à la démocratie.

Rappelons en conclusion, dans le cadre du bilan de la 1ère année de Martelly, ses nombreux voyages à l’étranger, au début de son mandat. D’aucuns s’interrogent encore sur l’utilité de ces voyages et leur coût pour le Trésor public.

On n’est pas prêt d’oublier également le caractère arbitraire des premières mesures adoptées par M. Martelly, telles la nomination unilatérale des délégués départementaux et de nombreux directeurs généraux.

Il faut tout aussi bien rappeler : les affronts publics faits à la presse ; les marques flagrantes d’irrespect envers le parlement et ses membres ; l’intrusion intempestive du chef de l’Etat chez le premier ministre Conille au moment où celui-ci recevait des parlementaires.

Enfin, il y a eu la crise subite d’avril 2012 du chef de l’Etat qui l’a contraint à un séjour médical aux Etats-Unis au cours duquel les spéculations les plus diverses sur la vraie nature de sa maladie ont failli occasionné une aggravation de la crise politique.

L’un des traits majeurs du « style Martelly », tel qu’on a pu le constater au cours de la 1ère année, est le refus de dialogue réel avec les secteurs autres que ceux se trouvant dans le cercle intime du « chef ». A ce sujet, sa démarche vis-à-vis de nombreux ex-chefs d’Etat ne s’est inscrite dans aucun cadre d’ouverture réelle à la participation de tous à l’action gouvernementale.

Quelles sont les résolutions de M. Martelly pour sa seconde année de mandat ?

Les différentes interventions publiques du chef de l’Etat ne permettent pas de répondre à cette question. Est-ce à dire que ce sera le même "tempo" pendant la seconde année et jusqu’à la fin ?

S’il en est ainsi, on peut se hasarder à croire que l’enfer continuera d’être pavé de bonnes intentions, probablement jusqu’en 2016.

Marvel DANDIN