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18 ans : Kiskeya atteint sa majorité !

Publié le mardi 8 mai 2012

18 ans de cheminement de Radio Kiskeya, ce 7 mai 2012. Une longue route parsemée de défis et d’embûches, au long de laquelle on a tout de même connu des instants palpitants.

18 ans après l’insigne audace, pour de jeunes journalistes peu fortunés issus des couches intermédiaires des classes moyenn es, de se jeter dans l’arène médiatique et entrepreneuriale réservée traditionnellement aux nantis du savoir et de l’avoir, où en sommes nous ?

En 1994, Sony Bastien, Liliane Pierre Paul et Marvel Dandin sont partis à la recherche de leur propre moyen de continuer à apporter leur contribution au combat pour une presse indépendante, libre et démocratique, pour la construction d’un état de droit moderne et progressiste, ouvert et tolérant où les libertés publiques sont respectées, le principe de l’alternance et du pluralisme politiques consacré et la participation la plus large possible de différents secteurs de la population à l’œuvre de développement, garantie.

Les objectifs définis concernaient aussi le respect absolu du droit à l’information, la défense de la souveraineté nationale, celle de la culture nationale, l’égalité de genre, le respect des droits de l’enfant, le respect des droits humains et la justice pour tous, la séparation des pouvoirs, le libre jeu des institutions par opposition à toute forme de populisme et de rétablissement du pouvoir personnel dictatorial, la gestion judicieuse des deniers publics et des ressources du pays en général.

Nous laissons au grand public le soin, certes avec courage et honnêteté, de dresser le bilan des 18 ans de la station par rapport à ces objectifs définis au départ. Avons-nous dévié ? Sommes-nous encore dans le cadre de la ligne fondatrice

Ceux qui, périodiquement, s’en prennent à nous, ont-ils pris la peine de réaliser que telle fut et demeure notre ligne et que c’est à partir de celle-ci qu’il faut nous juger ?

C’est sans doute à la lumière des objectifs rappelés dans le présent éditorial qu’il faut comprendre, évaluer et apprécier notre combat d’hier et d’aujourd’hui, contre : toute forme de populisme et de retour à la dictature ; toute forme d’atteinte aux libertés publiques, à la liberté de la presse et à celle d’expression en général ; la dilapidation des fonds publics et le gaspillage des ressources publiques ; les injustices et les violations des droits humains ; la violation du principe de la séparation des pouvoirs ; la perte de la souveraineté nationale et de notre dignité de peuple libre, héroïque et fier.

Tous ceux qui, au cours de l’histoire, et aujourd’hui encore, nous en ont voulu et nous en veulent, ne nous ont été et ne nous sont hostiles qu’en raison de notre fidélité à de tels idéaux. Car, jamais, on ne nous a surpris dans l’accomplissement de basses œuvres, dans la violation des règles d’éthique professionnelle, dans des pratiques de diffamation vis-à-vis des tiers.

Nombreux sont ceux qui, nous ayant dans le passé identifiés comme des ennemis, se sont finalement rendus compte, et particulièrement aujourd’hui, que nous ne tenions en fait qu’à des principes sacro-saints. Que nous n’avions véritablement pas d’ennemis particuliers sinon que ceux de la démocratie et du pays et qu’en dépit des divergences avec certains, notre micro leur est resté toujours ouvert pour le débat libre et contradictoire axé sur la constante recherche de l’objectivité et de la vérité.

A l’origine, nous nous étions également fixés des objectifs commerciaux et économiques. Devenir un média commercialement puissant demeure un objectif en rapport direct avec notre claire volonté d’indépendance. Cependant, la concrétisation d’un tel objectif est constamment contrariée par l’impact sur l’économie, et donc sur les commanditaires réguliers et potentiels, des crises politiques nationales récurrentes et de la crise économique mondiale.

Les difficultés de capitalisation d’un média comme le nôtre sont également en rapport direct avec le coût effarant des dépenses, notamment pour le carburant. La rubrique des dépenses inclut tout aussi bien les débours considérables en faveur du fisc et de l’EDH.

Il faut par ailleurs ajouter deux autres facteurs qui s’opposent à la capitalisation des médias dans de saines conditions : la multiplicité impressionnante des médias pour un gâteau publicitaire somme toute assez maigre et l’étroitesse de vue d’un large pan du secteur des affaires qui croit encore, à l’heure d’Internet et de la cybernétique aux vertus des vieilles formules les habilitant à croire au succès sans marketing intelligent et agressif.

Nous en voulons pour preuve le fait que le secteur des affaires ne supporte jusqu’à présent pas, de façon significative, les efforts déployés par les médias en matière de diffusion via Internet. Or, les investissements dans ce domaine sont importants. Les médias seraient donc en avance dans un domaine dont les hommes d’affaires ne pourront pas longtemps se passer. Car, mondialisation oblige, les populations sont constamment en mouvement. Les produits et les services doivent donc, du coup, leur être offerts partout où ils sont.

Et, de plus, l’internaute se trouve autant à l’extérieur que dans le pays.

Le taux de visites quotidiennes du www.radiokiskeya.com qu’on a lancé il y a 8 ans, est impressionnant. Pourtant, la station continue d’être le principal financier d’un site qui, à bien considérer, constitue un média puissant à part entière, non seulement par la profusion des textes et des images, mais par le son en direct qui raccourcit les distances. On peut même aujourd’hui parler de valeur ajoutée à la publicité le fait de sa diffusion sur les sites des radios haïtiennes à l’échelle planétaire. Il faudra bien qu’un jour, les commanditaires en tiennent compte. Pour cela, autant que pour d’autres objectifs, il faudra que les associations de médias, dont l’ANMH à laquelle nous appartenons, se renforcent et s’attellent à déterminer des politiques susceptibles de favoriser le renforcement et le développement du secteur sur la base de son impact et de son rayonnement.

Les graves conséquences du séisme dévastateur du 12 janvier 2010 affectent encore les médias et le monde des affaires en général. Notre station se débat aujourd’hui encore à reconstruire ses locaux. Le marché publicitaire n’a pas connu de relance significative depuis la catastrophe. Pas mal de contrats ont été résiliés. D’autres ont subi des modifications à la baisse.

L’évolution d’un média comme le nôtre s’effectue dans un contexte économique, politique, social national et international des moins favorables. Les dysfonctionnements de l’économie mondiale nous touchent, autant que divers autres secteurs, par le coût exorbitant du carburant. La faillite de la production locale, entrainant un haut niveau d’importations, a eu, entre autres conséquences, une nette dépréciation de la monnaie nationale par rapport aux devises étrangères, notamment le dollar. Il en résulte qu’il nous faut beaucoup plus de dollars pour acquérir ou renouveler les équipements dont nous nous servons et pour nous mettre au pas avec les avancées technologiques.

Sur le plan politique, nous évoluons dans le cadre d’une occupation étrangère peu classique. Le fait que, depuis l’arrivée du « Blan », les chefs d’Etat haïtiens s’absentent du pays pour un oui et pour un non, et pour des séjours assez longs, traduit le fait que les rennes du pouvoir sont bien tenues quelque part et qu’ils n’ont pas lieu de s’inquiéter. Une telle situation met un média comme le nôtre dans la situation de devoir faire plus en matière de sensibilisation aux responsabilités citoyennes pour la récupération de la souveraineté nationale et l’affirmation de notre identité.

Sur le plan social, nous vivons en Haïti une véritable crise des valeurs. L’une des conséquences majeures de celle-ci au niveau médiatique est le ravalement effrayant des standards dans le cadre de la recherche de popularité. Un véritable nivellement par le bas s’instaure. Bon nombre de médias cherchent plutôt à plaire un public très peu éduqué au lieu d’exercer le rôle de leader qui leur est dévolu pour éduquer eux-mêmes ce dernier. La popularité obtenue dans ces conditions, ne manque pas d’être exploitée par des commanditaires dont le souci est sans nul doute le chiffre d’affaires et non, forcément le niveau qualitatif des médias.

Ici à Radio Kiskeya, sans verser dans une quelconque forme d’élitisme, nous voulons continuer à croire dans la qualité et le leadership afin de soumettre à la société haïtienne des propositions d’avancement éclairées et consistantes.

Il est important de souligner également un phénomène dont les sociologues devront tôt ou tard mesurer l’impact sur l’engagement social et politique du public : c’est l’envahissement des médias par les évangélistes.

Nous autres, républicains et défenseurs invétérés de la Constitution, nous continuons de croire en la laïcité, et donc en la liberté religieuse. Pour cette raison, nous nous gardons d’inculquer ou de laisser inculquer des leçons à qui que ce soit.

En dépit de ce panorama très complexe que nous venons de décrire, Radio Kiskeya et de nombreux médias n’ont pas cessé d’être utiles et efficaces. Certains dirigeants du pays prétendent se passer des médias. Le chef de l’Etat lui-même affirme ne plus vouloir les suivre. Nous osons dire que c’est absolument faux. Il devra d’une manière ou d’une autre tenir compte de ce qui se dit dans les médias. Ces derniers s’imposent et continueront de s’imposer. Malgré les mépris apparents. Malgré les menaces et intimidations. Le dirigeant qui n’en est pas convaincu ou qui tente d’ignorer la presse, court le risque de se fourvoyer. Et, comme de fait, nombre d’entre eux en ont déjà fait l’expérience. L’actuel chef de l’Etat croit bizarrement innover en s’engageant dans cette voie périlleuse. Gageons qu’il ne sera pas plus chanceux que les autres.

C’est l’occasion de dénoncer l’idée saugrenue selon laquelle la position constructive et positive réclamée des médias se définit forcément par opposition à la contradiction, au débat et à la critique. Pour les tenants du pouvoir, il faudrait s’unir aveuglément, sous le leadership du chef, et marcher les yeux bandés vers la terre promise. Dans cette optique, toute critique est perçue comme nuisance. C’est donc l’unanimisme parfait qui conduit irrémédiablement à la pensée unique, sotte et stérile. Nous ne sommes pas d’avis que ce soit la meilleure formule. L’esprit critique, l’engagement libre et non-partisan des médias constituent le socle sur lequel nous devrons construire et le pays et la démocratie.

Depuis le 4 mai 2012, le projet Kiskeya est entré dans une nouvelle phase avec l’arrivée de Télé Kiskeya, sur la Chaine 14. Une télévision en Haïti ! Un défi de plus à relever ! C’est un domaine vraiment particulier et même difficile. Nous espérons bénéficier de l’expérience et même de l’encadrement de ceux qui ont déjà emprunté cette voie. Notre regret majeur est que Sony n’a pas vu naitre cette télé. Nous prenons l’engagement qu’elle soit comme il l’aurait souhaité : un média branché sur les réalités économiques, sociales, politiques et culturelles haïtiennes. Bien entendu, rien ne se fera sans le concours et la collaboration de tous.

Nous remercions en ce sens tous ceux et toutes celles qui, le vendredi 4 mai, ont participé avec nous à la grande fête au Club International.

Un grand merci à tous les médias qui ont rendu possible la soirée.

Merci à l’Orchestre Tropicana d’Haïti, au groupe cubain « Sabor Y Ritmo » et « Mag Art » de Maggui Durcé, pour l’impressionnant défilé « Dentelles kiskeyennes ».

Merci aux nombreux commanditaires qui ont aidé à la réalisation de cette soirée.

Merci à tout le personnel de la station.

Enfin, la 19ème année a déjà commencé ! Mettons-nous encore plus rudement au travail !

Avec vous et pour vous, la Radio Télévision Kiskeya, 88.5 MGhz FM, Chaine 14, www.radiokiskeya.com.