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Haïti-Editorial

La "déstabilisation" de l’ordre établi a déjà commencé !

Publié le dimanche 29 avril 2012

A l’heure où la question de l’armée a refait surface et inquiète au plus haut point, il s’avère nécessaire de la poser une nouvelle fois et de tenter de lui trouver une solution juste et durable.

Il est en effet dangereux que des gens, se présentant comme des anciens militaires, circulent armés dans les rues, sans qu’on sache de qui ils relèvent et la provenance de leurs armes. Au moment où nous parlons, compte tenu de cette situation insolite, n’importe qui peut décider de porter l’uniforme militaire et de perpétrer des agressions contre qui il veut ou contre l’ordre établi.

Si cette situation persiste au-delà d’une certaine période et d’une certaine limite, il faudra croire définitivement à l’implication des autorités nationales et à la complicité de la communauté internationale dans cette affaire.

Le fait d’avoir appartenu à l’armée n’autorise quiconque à entreprendre de la remobiliser. Le fait de l’armée est un fait d’Etat. En tant que tel, il ne compète point aux individus de pouvoir constituer ou reconstituer une armée par le seul fait qu’ils s’en réclament ou qu’ils jugent nécessaire qu’il en existe une.

C’est une imposture supplémentaire que les anciens militaires revendiquent des espaces ou des bâtiments publics comme leurs biens propres, par le seul fait que l’ancienne armée les occupait. Ces espaces et bâtiments appartiennent à l’Etat qui les avait mis à la disposition de l’armée, celle-ci n’étant autre qu’un service déconcentré du Ministère de la défense.

Il en est de même des armes que certains des anciens militaires exhibent. Elles ne leur appartiennent pas en propre. Elles ont été mises à leur disposition dans l’exercice de leur fonction. Dès la démobilisation, ils devaient les restituer si on ne leur avait pas clairement enjoint de les remettre. Et, c’est dommage que l’Etat ne dispose pas de moyens pouvant les contraindre à les lui rendre.

La situation créée par les individus se faisant passer pour des anciens militaires est d’autant plus préoccupante que nul ne sait vraiment qui ils sont, qui d’entre eux appartenait effectivement à l’ancienne armée.

Certes, à titre de citoyens jouissant de droits et s’estimant de surcroit victimes, les anciens militaires pouvaient pacifiquement, pour ne pas dire « civilement », se réunir pour réclamer, à la fois, leur remobilisation, des arriérés de salaires et des dédommagements pour des préjudices qu’ils croient avoir subis. L’Etat aurait alors pour obligation d’analyser leurs doléances et de leur apporter les réponses qu’il croit utiles et appropriées. Mais, en aucune façon, ils n’ont pas le droit de se remobiliser de façon unilatérale, sous prétexte que l’armée est constitutionnelle et qu’il est normal d’en proclamer le rétablissement.

L’Etat ne fonctionne pas de cette manière. Le fait qu’on juge inconstitutionnelle la démobilisation de l’institution militaire en 1995 ---ce qui est d’ailleurs vrai--- ou qu’on juge nécessaire l’existence d’une armée, ne justifie pas que celle-ci puisse être créée de n’importe quelle manière.

Pendant qu’on parle d’un complot venu d’on ne sait où, il importe de réaliser que la « déstabilisation » a bel et bien commencé avec la mobilisation de cette « force » qui prétend disposer d’un effectif de plus de 15.000 hommes à travers le pays.

Même avec un effectif moindre ou insignifiant, cette « force », constitue un défi à l’ordre établi vu qu’elle ne relève d’aucune autorité légalement reconnue. Car, l’armée ne se commande pas. Encore moins, elle n’est pas un Etat dans l’Etat.

Certes, l’on dira, et peut-être avec raison, que les individus en question bénéficient du soutien du gouvernement ou de certains secteurs du gouvernement. Ou même de l’international. Et, qu’à ce titre, ils ne représentent pas une menace pour l’ordre établi. Mais, justement, l’ordre établi est garanti par la conformité de tous les individus aux lois et, notamment, en cette matière délicate qu’est celle de la détention d’armes à feu. Car, les armes illégales dans une société ne servent jamais la cause du bien.

Outre la remobilisation "an gwo ponyèt" de l’armée, d’autres facteurs de la "déstabilisation" en cours sont, à n’en point douter : les nominations de délégués départementaux et de directeurs généraux en dehors des procédures légales ; la création de taxes sans lois y relatives ; l’hostilité larvée du chef de l’Etat vis-à-vis du parlement ; la rébellion ouverte des ministres contre le chef du gouvernement et, à un certain moment, contre le parlement duquel ils tiennent leur légitimité ;l’insubordination et l’indiscipline au sein de la police ; les tentatives à peine voilées de "politisation" de l’institution policière par des "infiltrations suspectes" ; le remplacement tout aussi suspect de juges de paix dans différentes juridictions, pour ne citer que ces exemples.

La question de la remobilisation anarchique de l’armée est à ce point cruciale qu’elle ne devrait pas uniquement interpeller le gouvernement. Ce devrait être l’affaire de tous les secteurs :

- du secteur patronal qui devrait, à juste titre, s’inquiéter de la bonne marche des affaires et de l’afflux éventuel des investissements dans un pays doté d’une « force publique ad hoc », sans tutelle institutionnelle légale ;

- du parlement : institution qui, la première, peut pâtir de la soldatesque quand la force militaire ne relève pas de l’autorité du pouvoir civil. L’histoire nationale est riche d’événements qui, ayant entrainé la mise en déroute des institutions, ont profondément affecté le parlement ;

- de la société civile, notamment des partis politiques, des églises, des syndicats, des associations socioprofessionnelles, de la presse dont l’existence et le fonctionnement dépendent intimement de l’existence d’un système démocratique reposant sur la primauté du droit et la suprématie des institutions ;

- des vrais militaires eux-mêmes qui, face aux menées répréhensibles de certains des leurs, doivent réaliser que le projet de l’armée républicaine forte et disciplinée qui serait le leur, est compromis à jamais si des individus, se disant être des militaires, se comportent en hors la loi en s’opposant aux règles de discipline et de préservation de l’ordre qu’incarne l’armée.

L’existence de groupes d’individus armés se disant être des anciens militaires, constitue un motif de l’activation d’autres groupes armés illégaux dans le pays.

Le fonctionnement de ce groupe d’individus armés constitue un risque d’incidents et de conflits en leur propre sein, entre eux et la police et/ou les casques bleus des Nations-Unies. L’on doit s’attendre à ce que, incessamment, des accrochages majeurs se produisent impliquant les uns et les autres d’une manière ou d’une autre. Et ce, même si, quelque part, le « Blan » est dans le jeu, pour la défense de ses intérêts propres.

La création anarchique d’une armée représente sans conteste un facteur de justification de la présence et de la permanence de la force étrangère dans le pays.

En conclusion, force est de constater que les militaires ont non seulement contribué à la dissolution de l’armée, mais ils œuvrent aujourd’hui à ce qu’elle ne se rétablisse jamais. Car, la voie empruntée ne saurait y conduire, même quand un assez large pan de l’opinion publique semble être favorable au retour de l’armée. Croient-ils, pour autant, que la population veuille d’une nouvelle armée « kraze zo », désorganisée et indisciplinée ?

L’exemple de la « démolition » de l’armée et des difficultés pour la reconstituer, doit porter à la réflexion les policiers. Nombre d’entre eux sont d’ailleurs des ex-membres de l’armée. Ils conservent le « réflexe autoritaire » qui les porte à tenter de résoudre tous les problèmes par la force ou dans le désordre et/ou dans l’insubordination. Autant que les militaires, ils doivent savoir que la solidité des institutions armées et hiérarchisées auxquelles ils appartiennent repose sur leur cohésion interne, le respect scrupuleux par leurs membres de l’ordre hiérarchique, des règles régissant leurs institutions, de la Constitution et des lois.

Marvel DANDIN