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Haïti-Editorial

A la recherche du « complot » qui « colle » et qui « rapporte » !

La hantise du complot chez les « Tèt Kale »

Publié le lundi 16 avril 2012

L’histoire du complot haitiano-dominicain ramène sur le tapis la triste et sinistre notion d’atteinte à la sûreté intérieure de l’Etat. Plus d’uns ont exprimé des appréhensions au souvenir des arrestations, des disparitions, des assassinats perpétrés sous la dictature duvaliériste (1957-1986) à la simple évocation d’un complot contre la sûreté intérieure de l’Etat.

L’on dirait qu’aujourd’hui, les craintes d’un retour à un tel état de fait sont insensées. On en voudrait pour preuve les 25 dernières années de pratiques démocratiques au cours desquelles les principales libertés publiques ont survécu aux assauts les plus redoutables. D’autres, se voulant moins alarmistes, diront que le contexte international ne se prête plus aux pratiques politiques des années soixante.

Mais, attention ! La dictature peut ne pas pouvoir être rétablie dans sa forme originelle. Beaucoup de ses attributs peuvent cependant être revitalisés, bien sûr avec l’aval explicite ou tacite de l’International si l’on tient compte du contexte d’occupation. Et même, des fois, sans cet aval, dans ces sortes d’effronteries faussement nationalistes dont les dictateurs ont le secret, quitte, pour eux, à le payer cher par la suite. Certains des attributs de la dictature ont été de fait revitalisés sous diverses formes depuis 1986 avec les assassinats politiques, les disparitions, les attaques contre la presse, les journalistes, les partis et organisations politiques, les étudiants, l’université, la paysannerie, etc…

M. Martelly et son entourage manifestent une certaine hantise par rapport à la question du complot.

Dès la campagne électorale, Michel Martelly avait dénoncé, le 1er décembre 2010, un "complot" qui visait à l’écarter de la course. Il avait alors appelé à la vigilance ses partisans dont des dizaines devaient gagner les rues le même jour afin de réclamer sa victoire. Parlant alors d’une voix tonitruante dans une déclaration préenregistrée, le candidat de Repons Peyizan, qui n’avait identifié aucun secteur comme responsable des manœuvres orchestrées contre lui, avait soutenu que "le complot » avait été déjoué « grâce à la mobilisation populaire".

A l’occasion du « black out » mystérieux qui s’était produit au Palais législatif lors de la prestation de serment du 14 mai 2011, la thèse du complot allait encore être agitée. Le commissaire du gouvernement de la capitale avait immédiatement ouvert une enquête et promis d’aller jusqu’au bout de celle-ci, insinuant presque qu’il pouvait s’agir d’un acte politique.

Le pouvoir parlera encore de complot lors de l’incident du dimanche 24 juillet 2011 au Cap-Haitien où des individus avaient, selon la thèse officielle, attenté à la vie du chef de l’Etat alors que celui-ci participait à un rassemblement public dans la métropole du Nord.

Elle va être de nouveau lancée par le chef de l’Etat Martelly lui-même, quand il débarqua « an chango » en la résidence du premier ministre Garry Conille où se tenait une rencontre avec des parlementaires le 1er février 2012.

Lors d’une visite le 14 février 2012 à quelques dizaines de réfugiés désespérés à Morne-à-cabris, le chef de l’Etat avait, de façon à peine voilée, fait appel au peuple pour défendre son pouvoir en évoquant, avec moquerie, les critiques sur sa présumée nationalité étrangère. Il avait alors dénoncé des « laboratoires » qui ourdiraient des complots à n’en plus finir visant à le renverser, une menace, selon lui, vouée à l’échec grâce au soutien du peuple. Il avait aussi accusé ceux qui chercheraient à écourter son mandat de cinq ans de ne vouloir accaparer le pouvoir que pour "faire de l’argent".

Suite aux graves incidents du 17 février 2012 aux abords du siège de la Faculté d’Ethnologie à Port-au-Prince où le chef de l’Etat, à la tête d’un groupe de partisans et de bandes carnavalesques, avait essuyé des jets de pierres, un communiqué de la présidence avait dénoncé un attentat contre lui. Des instructions avaient été passées pour que les fauteurs de troubles soient appréhendés, selon le communiqué.

Intervenant par la suite dans la presse, pendant qu’il était en déplacement en province, M. Martelly a clairement déclaré qu’on tirait sur lui aux abords de la Faculté pendant qu’il s’attelait à relocaliser les déplacés des camps du Champ-de-Mars.

Des groupes proches du régime ont à maintes reprises dénoncé, particulièrement sur les ondes des médias d’Etat, des parlementaires et le parlement, des partis politiques, des médias et des organisations de la société civile comme des instruments d’un vaste complot visant l’échec de Martelly.

Faut-il alors, à partir de tous ces exemples, conclure à la ferme détermination du pouvoir de découvrir un complot ? Et, si c’est le cas, pour quoi faire ? Nous ne croyons pas la réponse trop difficile.

Quand, récemment, on a appris que des dispositions ont été prises pour le rétablissement du Service d’Intelligence Nationale (SIN), on a entendu dire à l’occasion, que des dispositions devaient être adoptées afin que le contrôle des médias soit assuré. Bizarrement, on devait apprendre par la suite la tenue d’une réunion sur les médias au Palais national, présidée par l’épouse du chef de l’Etat et à laquelle ont pris part, entre autres hauts fonctionnaires, le commissaire du gouvernement, chef de l’action publique…

Très peu de temps après, on a brièvement entendu parler d’écoutes téléphoniques. Le CONATEL et les compagnies de téléphone sont rapidement montés aux créneaux le 8 mars 2012 pour dénoncer le « mensonge » dont le président du Sénat, Simon Dieuseul Desras, s’était alors rendu coupable à ce sujet la veille. Dans les couloirs du parlement et de la primature, des voix anonymes ont cependant continué à soutenir que la sordide pratique avait bel et bien été rétablie et qu’il y avait bien lieu de ne pas se laisser « piéger » par le précieux joyau de la technologie moderne qu’est le cellulaire.

Encore plus troublant : le rapport de son arrestation fait par l’étudiant Fritzbert Jacksy, le mercredi 4 avril dernier. Il lui aurait été proposé de pointer du doigt des responsables de médias et un ancien chef de gouvernement dans des activités déstabilisatrices.

Et, quand on ajoute à tout ce qui vient d’être rappelé, la dernière trouvaille en date, le « complot insulaire », on voit bien que la question du complot est sérieuse au niveau gouvernemental et qu’on devrait y faire attention. Qu’en dit la MINUSTAH qui veille avec succès sur le Palais National depuis son établissement, pour assurer la stabilité des partenaires-présidents de la communauté internationale et, prétendument, celle du pays lui-même ? L’équipe au pouvoir va-t-elle bénéficier de l’appui des troupes d’occupation pour finir par trouver le complot qui « colle » et qui « rapporte » ? Peut-être alors, s’ils le trouvent de concert, en connaitrez-vous la suite. A condition d’être « présent » ou « vivant »…

Marvel DANDIN