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Rapport du RNDDH sur les émeutes de la faim d’avril 2008

Publié le jeudi 17 avril 2008

Le gouvernement Préval /Alexis, à son arrivée au pouvoir en 2006, s’était engagé à relever deux (2) grands défis : l’insécurité et la cherté de la vie. Au niveau de l’insécurité, même si beaucoup reste à faire, il n’est pas exagéré de dire que le gouvernement a consenti nombre d’efforts pour ramener le calme dans les zones à risques, complètement contrôlées par des gangs armés, notamment, à Cité Soleil, au Bel’Air, à Grand-Ravine, à Martissant, aux Gonaïves, etc. Plusieurs chefs de gangs ont été arrêtés. Plusieurs kidnappeurs jugés, et condamnés, au cours des assises tenues en 2006 et 2007. Ceci a favorisé un climat de calme et les activités, paralysées au préalable, ont pu être reprises.

Cependant, aucun effort n’a été réalisé pour améliorer les conditions
socio-économiques de la population, particulièrement dans le domaine de l’alimentation. En l’espace des deux (2) dernières années, la population haïtienne a assisté à une phénoménale flambée des prix des produits de première nécessité, faisant du droit à l’alimentation, un des aspects du droit à la vie, un droit bafoué. Et l’éclatement de la situation était à prévoir. En effet, du 3 au 11 avril 2008, une vague de protestation contre la cherté de la vie, s’est répandue à travers le pays. Les manifestations ont débuté aux Cayes puis, se sont répandues en plusieurs endroits différents et n’ont été réclamées par aucun groupe particulier. Les revendications, cependant, étaient similaires : réduction des prix des produits de première nécessité, accès au droit à l’alimentation, démission du gouvernement, départ de la MINUSTAH,
etc. Ces manifestations ont rassemblé des centaines de milliers de personnes et ont été l’occasion pour la population de présenter leurs légitimes et justes revendications sur fond de chants rythmés et de slogans.

Toutefois, aussi légitimes fussent-ils, ces mouvements de protestation, ont été émaillés d’actes de violence, de viols, de vols, de pillage, d’incendies et se sont soldés par des morts d’hommes.

Les autorités gouvernementales et les forces de l’ordre ont, dans un premier temps, affiché une totale indifférence quant à leurs obligations de protéger les vies et les biens de la population. Les biens publics et privés ont été donc abandonnés à la merci des gens mal intentionnés.
La réaction tardive des forces de l’ordre a entrainé des dégâts irréparables :

1. Aux Cayes, quatre (4) personnes sont tuées, environ vingt-sept (27)
autres blessées, dont douze (12) par balles et quinze (15) à l’arme
blanche. Une femme a été violée. Les personnes tuées répondent aux
noms de :

• Lormilien Bertin, Zary Jean Baptiste et Zammy Wilhomme tués le 3
avril 2008, respectivement aux carrefours Boyer, Thomas et des
Quatre Chemins ;

• Enord Cadet alias Ti Frè, âgé de trente-cinq (35) ans, tué le 7 avril
2008 en face de l’hôtel le Manguier, propriété du Sénateur Jean
Gabriel Fortuné. Certains accusent le troisième (3ème) Sénateur du Sud
de ce meurtre. Cependant, il s’est défendu dans la presse, affirmant
avoir riposté aux agressions des manifestants, mais nie avoir tué
quiconque ;

2. A Jacmel, dix (10) blessés à l’arme blanche, dont quatre (4) policiers ont été dénombrés.

3. A Petit-Goâve, au moins huit (8) blessés par balles ont été répertoriés.

4. Aux Gonaïves, trois (3) personnes sont blessées dont un agent de l’Unité Départementale pour le Maintien de l’Ordre (UDMO). Il s’agit de l’agent 3, Cadet Madsen. Un bébé de trois (3) mois a inhalé du gaz lacrymogène. Il a dû être dans un premier temps, urgemment transféré à l’hôpital la Providence des Gonaïves puis, les parents, pour des raisons médicales et économiques, ont dû l’emmener dans un autre centre hospitalier, situé à Marchand Dessalines.

5. A Port-au-Prince, au moins deux cent vingt (220) personnes sont
blessées par balles et à l’arme blanche, parmi elles au moins trois (3)
journalistes. Il s’agit de Jean Jacques Augustin, du quotidien Le Matin,
du cameraman, Leblanc Mackenzie et du journaliste Bellot Charles
(Sources : Association des Journalistes Haïtiens (AJH) ; Médecins sans
Frontières (MSF) ; RNDDH).

Le bilan des pertes matérielles est aussi accablant. En effet, pour tout le pays, une dizaine de véhicules incendiés a été répertoriée. Cent-cinquante (150) autres ont eu leur pare-brise cassé1. Environ trois cent vingt (320) bâtiments ont été endommagés et vingt-deux (22) pompes à essence.

La Chambre de Commerce et d’Industrie d’Haïti (CCIH) et l’Association Nationale des Distributeurs de Produits Pétroliers (ANADIPP), contactés par le RNDDH, ont affirmé être en train de collecter les informations relatives aux pertes enregistrées. Toutefois, le RNDDH a répertorié, pour la seule zone métropolitaine, au moins trois cent vingt-cinq (325) bâtiments endommagés lors des événements dont dix (10) bâtiments publics.

Le marché informel n’a pas été épargné par les manifestants. Plusieurs
détaillants et gargotières sont sortis victimes de ces événements. Ils ont été dépouillés tant de leurs marchandises que de leur argent.

1 Les chiffres relatifs aux véhicules endommagés, sont répertoriés par les moniteurs du RNDDH mais ne sont pas exhaustifs car, étant des matériels roulants, plusieurs d’entre eux ont dû être déplacés par leurs propriétaires.

Situation de la MINUSTAH

La Mission des Nations-Unies pour la Stabilisation en Haïti (MINUSTAH) a
aussi été dans la ligne de mire de certains manifestants réclamant le départ des casques bleus. Plusieurs bases ont été l’objet d’attaques armées. Aux Cayes la base a été pillée, à Petit-Goâve l’un des postes de surveillance a été incendié, à Carrefour, à la base de la Marine Haïtienne, des échanges de tirs ont été enregistrés. Au moins dix (10) casques bleus en sont sortis blessés.

Il est aussi reproché à la MINUSTAH son manque de professionnalisme.
Certains agents ont la gâchette facile et ont tiré à hauteur d’hommes avec des balles en caoutchouc, aux Cayes, à Port-au-Prince, à Petit-Goâve.

Réactions des autorités

Les réactions de l’Exécutif, qu’il s’agisse de l’intervention du Premier Ministre Jacques Edouard Alexis qui, depuis le samedi 12 avril, est démissionnaire, ou de celle du Président de la République, René Garcia Préval, n’ont pu aucunement apaiser la colère des manifestants ni combler leurs attentes. En effet, le Premier Ministre, en date du 4 avril 2008, affirma sur les ondes que les manifestants des Cayes ont été manipulés par des trafiquants de drogue et des contrebandiers qui sont l’objet de poursuites actives par les autorités. La même déclaration a été faite par le troisième Sénateur du Sud, Gabriel Fortuné. Lors de son intervention, le Premier Ministre en a profité pour annoncer la réalisation de multiples programmes pour réduire le coût de la vie : un montant de 400 millions de gourdes serait décaissé dans l’immédiat par les autorités, réparti comme suit : 65 millions de gourdes allouées à l’assainissement, 90 millions de gourdes à investir dans la production agricole, en vue de mettre des boutiques d’intrants agricoles et d’outils à la disposition des paysans, 23 millions de gourdes allouées à un programme de cantine scolaire, 21 millions, à un programme de restaurants universitaires, etc.

Quant au Président de la République, il a proposé, selon ses termes, en date du 9 avril 2008, des solutions durables en vue de combattre la cherté de la vie, comme la subvention de la production nationale telle que l’agriculture, la pêche, ce dans le but de réduire le prix de ces produits sur le marché national.

Selon lui, la hausse vertigineuse des prix des produits de première nécessité est un phénomène mondial. Donc, il ne s’agit pas de le résoudre en subventionnant des produits importés, avec les taxes des contribuables, car l’Etat a besoin de cet argent pour réaliser des travaux d’infrastructures tels que la construction de routes, d’hôpitaux, d’écoles, etc.

Parallèlement, le 9 avril 2008, un groupe de seize (16) sénateurs a lancé un ultimatum de vingt-quatre (24) heures au Premier Ministre pour présenter la démission de son gouvernement au Président de la République. Faute de quoi, il sera interpellé par le Sénat pour un vote de censure. Notons cependant qu’aucun Sénateur de la plate-forme LESPWA n’eût officiellement adhéré à cette démarche.

Le samedi 12 avril 2008, au moment où le Premier Ministre interpellé se
trouvait au Sénat, le Président de la République se réunissait avec des
importateurs dans le but d’évaluer les possibilités de réduction de prix
concernant le riz importé. Les importateurs de riz ont affirmé avoir consenti une perte de trois (3) dollars américains par sac de riz sur leur prix de revient, ce, pendant une période d’un (1) mois. Cela laisse supposer que les importateurs acceptent de livrer le riz à perte puisqu’ils ont parlé de baisser à partir de leur prix de revient et non de leur marge de profit. Il s’agit là d’une déclaration qui n’inspire confiance à personne.

De son côté, le Président de la République a promis de subventionner, avec l’aide de la communauté internationale, l’importation du riz, pour cette même période, d’un montant de cinq (5) dollars américains par sac.

A l’issue de cette rencontre, le président de la République, déclarait à la presse que l’Etat n’a pas les moyens de dédommager les victimes des actes de violence.

Commentaires et Recommandations

Les discours des responsables de l’Etat par rapport à la cherté de la vie portent l’empreinte de leur choix économique qui les empêche de réagir sous peine d’être accusés de non-respect des accords économiques internationaux auxquels ils ont adhéré. La Ministre du Commerce et de l’Industrie, Maguy Durcé, a toujours rappelé que « le gouvernement s’oppose à toute subvention sur les produits pétroliers et de première nécessité mais qu’un ensemble de projets seront exécutés, dont la création de restaurants communautaires afin de soulager les nécessiteux ».

Le gouvernement haïtien ne cherche pas à se démarquer des politiques
économiques néfastes pour sa population. Preuve en est l’application du
Document Stratégique National pour la Croissance et la Réduction de la
Pauvreté (DSNCRP), ou encore la récente signature des Accords de Partenariat Economique (APE). L’engagement du gouvernement haïtien dans cette voie économique démontre qu’il est peu soucieux des droits économiques, sociaux et culturels de ses concitoyens. Cette indifférence de l’Etat par rapport à ces droits représente une violation de l’une de ses obligations qui consiste à réaliser progressivement les droits collectifs.

Il est à noter que, premièrement, si les pays occidentaux interdisent aux pays à économies fragiles et vulnérables de protéger leur agriculture par des subventions, cela n’empêche pas qu’ils le fassent chez eux, bien que ces pratiques soient qualifiées d’« entraves au libre commerce » par les Institutions Financières Internationales (IFI) comme la Banque Mondiale (BM), le Fonds Monétaire International (FMI) et la coopération commerciale avec les grandes puissances. Ces dernières imposent en effet les règles du jeu des relations économiques : néo-libéralisme, non interventionnisme étatique, et autres principes qui ne prennent pas en compte les besoins sociaux, économiques et culturels des pays comme Haïti.

Deuxièmement, la réponse du gouvernement par rapport à cette crise est purement cosmétique, les projets proposés ne prennent pas du tout en compte le fond du problème. Le pouvoir affiche un mépris total face aux revendications de la population nourrissant ainsi chez elle un sentiment de désespoir qui s’est traduit par ces séries de manifestations. Cependant, il est déplorable que des attaques aient
été perpétrées contre les biens privés et publics, que la presse ait été attaquée, que des journalistes aient été victimes dans l’exercice de leurs fonctions, que les forces de l’ordre, victimes en certains endroits, aient aussi fait montre d’un manque flagrant de professionnalisme dans la protection des vies et des biens des citoyens. En effet, les forces de l’ordre se sont rendues responsables de mauvais agissements contre la population civile, occasionnant ainsi les cas de blessures et de décès qui pouvaient être épargnés. Il est aussi regrettable que le
gouvernement, en place depuis près de deux (2) ans, n’ait pensé qu’aujourd’hui à investir dans la production nationale pour lutter contre la cherté de la vie.

Pire, il ne s’agit à proprement parler que d’une simple déclaration d’intention du chef de l’Etat. Aucun plan véritable de relance économique n’est annoncé.

Le RNDDH pense qu’aujourd’hui, plus que jamais, il y a nécessité pour le
pouvoir de revoir son orientation économique, de cesser de se faire dicter sa conduite par le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale, mais d’appliquer une politique économique sociale prenant en compte les revendications et les intérêts de la population : la prise de mesures efficaces en vue de baisser le coût de la vie, la création de travaux à haute intensité de main d’oeuvre, le renforcement et le soutien de la production nationale, la cessation des gabegies dans l’administration étatique, le combat contre la corruption et l’impunité au sein de l’Etat sont autant de solutions pouvant éviter la répétition de tels mouvements.

Le RNDDH présente ses sympathies à toutes les victimes et réclame pour elles, Justice et Réparation. Pour cela, l’organisation enjoint l’Etat haïtien à mener une enquête approfondie autour des derniers événements survenus dans le pays et à déférer par devant instance de jugement, tous les responsables de ces actes de pillage, de vols, de viols, de meurtres, tous agents coupables d’utilisation abusive de la force ce, afin de répondre de leurs actes, quels que soient leur accointance et leur degré de responsabilité dans la société.