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Haïti-France-Visite

Voici le texte intégral du discours prononcé par Rama Yade sur les relations franco-haïtiennes, le vendredi 14 septembre au Karibe Convention Center

Jouant ardemment sur la fibre historico-raciale qui lui a permis de développer un dialogue fusionnel avec l’assistance autour d’une mythique double identité africaine et haïtienne, la secrétaire d’Etat française aux affaires étrangères et aux droits de l’homme n’a pas manqué de souligner les grandeurs de la "première république nègre" tout en ramenant subtilement les promesses de coopération en faveur du développement du pays à l’échelle d’un département français des Antilles, la Guadeloupe, une survivance du colonialisme

Publié le lundi 17 septembre 2007

Mesdames, Messieurs,

Il est peut-être des amitiés sans heurts, sans ombres, sans drames : la relation qui unit la France et Haïti n’est pas, en tous cas, de celles-là. Elle s’est nouée dans la douleur et le déchirement. Mais, peut-être en est-elle plus profonde. Elle a résisté à la distance et au temps. Je voudrais vous parler de cette amitié, rappeler notre mémoire commune, sans oublier ses blessures, mais aussi, et surtout, évoquer ce que pourrait être son avenir.

La colonie de Saint-Domingue était riche. Alors, il fallait en tirer un maximum pour enrichir la métropole engagée dans la traite et le commerce triangulaire. Que le XVIIIème siècle soit celui de la liberté n’empêchait pas tel philosophe éclairé, Voltaire, de placer son argent dans cet épouvantable commerce. C’était sans compter la Révolution française qui est venue poser les fondements d’un nouvel ordre politique, celui de la démocratie et des droits de l’Homme.

Les Haïtiens se sont alors emparés du discours des maîtres. Ils les ont pris au mot. Ils ont exigé pour eux-mêmes cette liberté et ces droits. Comme le dirait Brière « Cinq siècles vous ont vu les armes à la main et vous avez appris aux races exploitantes la passion de la liberté ». L’universalité seulement verbale était mise à l’épreuve des faits en Haïti d’où, « la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité », comme l’a écrit Aimé Césaire. Oh, bien sûr, ceux qui allaient bientôt s’appeler Haïtiens n’avaient pas attendu la déclaration des droits de l’homme pour fuir les chaînes, marronner, encore et toujours, le plus loin possible, à n’importe quel prix. Mais, quand même, la déclaration de 1789 tonnait ces mots révolutionnaires : « Tous les hommes naissent égaux… » et pas seulement sur les rives de la Seine ou de la Tamise, à Berlin ou à Madrid, mais aussi, et tout autant, sous les Tropiques.

L’indépendance d’Haïti viendra le 1er janvier 1804. La veille, le 31 décembre, les généraux s’étaient réunis aux Gonaïves, pour entendre lire l’Acte de cette indépendance. Dessalines l’écrivit la nuit, à sa table de travail, avec fièvre. Le lendemain, de grand matin, toujours aux Gonaïves, clairons et tambours résonnèrent de tous côtés. Soldats et civils, enthousiastes, bruyants, remplirent les rues en un clin d’œil. Le peuple afflua des campagnes. Une foule immense, où femmes et jeunes filles richement parées coudoyaient les soldats, se pressa sur la place d’armes. A sept heures, tandis qu’un soleil radieux illuminait la Cité, Dessalines, entouré du brillant cortège des généraux, fendit la foule, gravit les marches de l’autel de la patrie et rappela, dans un véhément discours en créole, tous les tourments que les indigènes avaient endurés sous la domination française. En terminant, il s’écria le bras tendu : « Jurons de combattre jusqu’au dernier soupir pour l’indépendance de notre pays ». Ce jour-là, de toutes les poitrines, jaillit, formidable, accentué par la voix sèche et rageuse des canons, le serment, mille fois répété, de « vivre libre ou de mourir ». Un nouvel Etat était né.

L’esclavage ne résistera pas à cette secousse. Il a chancelé sur sa base. Exilien Heurtelou, le rédacteur en chef d’un fameux journal de Port-au-Prince, écrira plus tard : « Nous, tous fils de l’Afrique, répandus dans cette vaste Amérique, nous avons l’oreille tendue, le cœur ouvert, attendant le premier bruit de la chute de l’esclavage pour pousser vers le ciel le plus vaste cri de joie qui, de la vallée terrestre y soit jamais monté ».

L’irruption sur la scène de l’Histoire mondiale de ces esclaves vainqueurs des troupes napoléoniennes, le triomphe de cette révolte devaient valoir à Haïti une renommée et un prestige qui demeurent aujourd’hui encore d’une exceptionnelle vivacité à travers les Amériques. Mais pas seulement. Aujourd’hui, chaque ville, chaque bourg, chaque localité d’ici chante l’épopée d’Haïti : Gonaïves, Cap-Haïtien, Jacmel, Les Cayes, Pétionville, Jérémie, Saint-Marc. A l’évocation de ces noms, les peuples noirs de tous pays en ont encore le vertige.

Mais, dans votre histoire, la gloire le dispute au tragique. Voici Haïti martyr… Votre pays a souffert pendant deux siècles de régimes autoritaires, de dictatures sanglantes et d’une longue liste de coups d’Etat dont la série précipitée contraste avec l’immuable et désespérante misère du peuple… comme si un destin jaloux de cet éclat trop vif s’était acharné contre vous. Il revient aux historiens de se prononcer sur les raisons de cette évolution. Constatons, simplement, que rien ne préparait cette société écrasée par l’esclavage aux risques de la liberté. Le poids de l’oppression ne s’est pas évanoui avec le départ des colons. Il a continué à peser lourdement sur les esprits, à façonner les âmes et les comportements.

Léon Laleau l’avait dit en termes forts :

Ce cœur obsédant, qui ne correspond
Pas avec mon langage et mes coutumes,
Et sur lequel mordent, comme un crampon,
Des sentiments d’emprunt et des coutumes.
D’Europe, sentez-vous cette souffrance
Et ce désespoir à nul autre égal
D’apprivoiser, avec des mots de France,
Ce cœur qui m’est venu du Sénégal ?

Ce fut aussi difficile pour la France. Aujourd’hui, elle ne fuit plus ce passé. De la même manière qu’elle fut le premier Etat à édicter un code noir, elle a été la première à qualifier la traite et l’esclavage de crimes contre l’humanité, par la loi. C’est à l’honneur de notre pays de l’avoir fait.

Maintenant, il faut donc, il faudrait, tourner la page du passé, non pas pour oublier mais pour dépasser. Aujourd’hui, le défi pour Haïti est d’avancer, de se donner les moyens d’inventer un avenir, de s’approprier la démocratie et la justice, après la liberté. Pour préparer ce voyage, j’ai beaucoup consulté. De Paris à Pointe-à-Pitre, je n’ai vu que des gens attachés à votre pays et soucieux de son bien-être, attendant depuis des décennies parfois un décollage économique et une stabilité politique. Car, Haïti avait commencé si fort, en 1804, qu’on attendait d’elle le meilleur. Qu’elle soit à la hauteur de son glorieux commencement. Victor Hugo l’avait prédit : « l’enfant a secoué ce qui l’enserrait et il est actuellement en vol. Il finira par arriver et, en attendant, revendique sa place au milieu d’une civilisation qui ne le répudiera point ». Mais par leur coup d’éclat de 1804, Toussaint et Dessalines, fondateurs de la première république noire du monde, avaient placé la barre trop haut. Depuis, des générations d’Haïtiens se succèdent, chacune se demandant laquelle sera à la hauteur des pères fondateurs.

Mesdames, Messieurs. J’ai personnellement envie d’y croire. Pour la première fois depuis longtemps et sous l’impulsion du Président Préval, l’espoir renaît en Haïti. Je veux le croire de toutes mes forces et œuvrer à vos côtés pour qu’il en soit ainsi. Haïti a repris le chemin de l’Etat de droit. Le Gouvernement et le Parlement sont issus d’élections libres et la communauté internationale ne lui ménage pas son appui. La France non plus, qui se mobilise à tous les niveaux jusque dans ses territoires. A cet égard, je voudrais remercier MM. Jean-Claude Bouchet, Député du Vaucluse, ainsi que Christian Dupuy, maire de Suresnes, ville jumelée à Cap Haïtien, d’avoir accepté, de m’accompagner ici pour témoigner de leur intérêt et de leur attachement à Haïti.
Bien entendu, les efforts déployés actuellement par Haïti ne règlent pas, loin de là, les problèmes de pauvreté, de santé publique, d’emploi, de transport mais tout au moins les Haïtiens sont-ils en mesure de traiter ces questions. Il y faudra du courage et de la détermination ? Certes, mais les Haïtiens, valeureux, n’en manquent pas.

Quant à l’aide internationale, elle est indispensable.Mais je ne crois pas qu’Haïti manque d’argent. Ce qu’il faudrait c’est que l’aide bilatérale et multilatérale soit mieux coordonnée, plus lisible et qu’elle puisse être gérée par une administration mieux organisée.
Mais l’aide peut-elle suffire au peuple haïtien ? Les fils de Toussaint Louverture ne sont-ils pas mieux placés que n’importe qui d’autre pour savoir, à propos de l’aide, que « la main qui donne est toujours au-dessus de celle qui reçoit » ? J’ai l’intime conviction qu’Haïti décidera de ce qu’elle veut, qu’elle peut séduire des investisseurs, comme l’y encourage Son Excellence le Président Préval. Je ne peux me résoudre à ce que seules deux grandes entreprises françaises sont présentes ici. C’est pourquoi, j’ai tenu à emmener avec moi des hommes d’affaires français, représentants des chambres de commerce et des métiers, pour qu’ils rencontrent les décideurs économiques haïtiens. Je sais que vous les convaincrez d’investir ici et qu’à leur tour, eux persuaderont les entrepreneurs français qu’ils représentent de le faire. Un marché haïtien s’ouvre, francophone et créolophone. La France doit en profiter et enfin définir une vraie politique de coopération, avec la Guadeloupe pour tête de pont, elle qui est proche de Haïti.

C’est pour cela qu’avant de vous rejoindre, j’ai fait escale en Guadeloupe, où vit d’ailleurs une forte communauté haïtienne, pour m’entretenir avec Jacques Gillot et Victorien Lurel, présidents du conseil général et régional de Guadeloupe qui font un travail formidable pour la coopération avec Haïti : échanges de fonctionnaires, partenariats avec les entreprises haïtiennes, actions de secours d’urgence. Je tiens aussi à remercier très chaleureusement Mme Gabrielle Louis-Carabin, députée de la Guadeloupe, d’avoir accepté de m’accompagner en Haïti. Madame la députée, votre présence à mes côtés m’honore et me touche.

Du côté haïtien, j’ai senti durant mon court séjour une grande volonté d’aller de l’avant. Je n’ai vu aucune résignation. D’ailleurs, le poste de dépenses le plus important pour les familles pauvres est celui de l’éducation. C’est dire leur foi en l’avenir !
J’ai vu dans le Président Préval un homme d’Etat convaincu que des changements sont nécessaires. Je tiens à le remercier pour son accueil exceptionnel. Je veux aussi lui transmettre le soutien résolu et fraternel de la France. Des encouragements aussi pour les réformes qu’il entreprend, dans les domaines de la justice, de la lutte contre l’impunité et la corruption. Bien sûr, il reste encore à faire : la situation sécuritaire, les progrès en matière de droits de l’homme notamment la liberté de la presse, les droits des enfants et des femmes haïtiennes au courage exceptionnel, la condition des prisons. De même la lutte contre les inégalités reste un défi crucial à relever. Selon certains chiffres, 1% de la population haïtienne concentrerait la moitié de la richesse nationale. Je pense que LA réponse à ces inégalités est l’éducation. La France doit y prendre sa part car c’est là qu’elle excelle. Il ne s’agit pas de former des élites : les élites haïtiennes existent déjà. Elles comptent parmi les plus talentueuses au monde. Non, l’éducation dont je parle est l’éducation populaire et la formation de professeurs.

Or, le terreau est favorable, car Haïti est une terre de culture. Car, elle est une terre de création et d’imagination, admirée partout dans le monde, des galeries parisiennes à celles de New York. Sans doute parce que le génie créateur de Haïti épouse les contours de son histoire, ses espoirs comme ses soubresauts. L’indépendance a enfanté une littérature de combat avec Vastel ou Colombel. La naissance de la nation haïtienne a été portée en triomphe par le romantisme de Nau, Durand ou Coicou. L’occupation américaine a amené les artistes à se retremper dans les sources africaines avec Jean Price-Mars qui lança ce mot d’ordre enthousiaste : « Nous n’avons la chance d’être nous-mêmes que si nous ne répudions aucune part de l’héritage ancestral ». La poésie haïtienne en sera libérée jusqu’au sublime avec Jacques Roumain. L’exil ne tarira pas l’inspiration de ceux qui voulaient vivre et écrire libres comme René Depestre .

Aujourd’hui, surgissent de véritables raisons d’espérer. Je suis donc venue vous exprimer la solidarité de la France et vous assurer de son appui. Votre nation est jeune. Ambitionnons ensemble, pour elle, un avenir qui allie le bonheur et l’éclat. Il n’y a pas de raison que ce pays dont la diaspora est l’une des plus talentueuses au monde, ne se relève pas. L’immense effort qu’Haïti a déployé pour naître et renaître du transbord, comme dirait un écrivain antillais, cet immense effort, Haïti peut le refaire. Elle en a vu d’autres.

Et de son côté, Mesdames, Messieurs, je puis vous assurer qu’au beau nom d’Haïti, la France de Nicolas Sarkozy continuera de répondre. C’est lui qui m’a demandé de hâter ma venue en Haïti pour porter un message de fraternité au peuple haïtien. Qu’il m’ait demandé d’être la première à me rendre dans votre pays n’est pas non plus anodin. Il a souhaité présenter en Haïti le nouveau visage de la France. Cette France diverse, dont vous Haïtiens aviez rêvé. Nicolas Sarkozy savait également qu’au-delà de la France, nous aurions tant de choses à nous dire.

Car, mes amis, quand je vois vos visages, quand je foule ce sol, il se passe quelque chose. Quelque chose de différent que lorsque je suis en Moldavie ou en Algérie. C’est qu’ici il y a une part de l’Afrique, où j’ai en partie grandi et d’où vous êtes venus dans de tragiques conditions. Cette Afrique qui regarde encore et regardera toujours Haïti comme une légende, son orgueil, sa blessure. J’aurais pu être haïtienne. Vous auriez pu rester africains. Il n’y a ici ni Wolofs ni Peuls mais je ne vois que des visages familiers ! Me trouver devant vous, vous parler au nom de la France, avec en arrière-fond cette histoire africaine que nous avons en partage, a quelque chose de déstabilisant mais de si prometteur. Il est des moments où l’histoire nous joue de drôles de tours. A moins que ce ne soit la France qui nous ait joué ce tour. Rien d’étonnant : c’est un génie typiquement français que de produire ce genre de quiproquos.

La France a changé, Mesdames, Messieurs. Mais elle reste indéfectiblement liée à Haïti. Pendant mes premières heures ici, j’ai également vu que la France comptait pour Haïti. Un autre chemin s’ouvre devant nous. Vous pouvez compter sur moi.

Mesdames, Messieurs, je vous remercie.

Port-au-Prince, le 14 septembre 2007

RAMA YADE
SECRETAIRE D’ETAT AUX AFFAIRES ETRANGERES ET AUX DROITS DE L’HOMME