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Décès de Luckner Cambronne, l’ancien homme fort de la dictature des Duvalier

Symbole de la répression, de la peur et des pratiques mafieuses pendant deux décennies en Haïti

Publié le mardi 26 septembre 2006

L’ancien baron duvaliériste Luckner J. Cambronne, 77 ans, est décédé dimanche matin à l’hôpital baptiste de South Kendall à Miami des suites d’une maladie, rapporte le site haïtien Pikliz.com

Figure emblématique et très redouté parmi les faucons du régime sanguinaire de Papa Doc, Cambronne était considéré pendant des années comme son bras droit et le deuxième personnage le plus terrifiant d’Haïti.

Tour à tour, dans les années 60, Député de Cabaret (nord de Port-au-Prince), ministre des travaux publics puis titulaire du portefeuille de l’intérieur et de la défense nationale, il fut aussi, au cours des premières années de la Présidence de Jean-Claude Duvalier, l’éminence grise de son administration.

Par ailleurs, la petite histoire a longtemps prêté à Luckner Cambronne une liaison amoureuse avec la Première Dame, Simone Ovide Duvalier "Manman Simone", qui n’aurait éveillé aucun soupçon chez son mari François.

Successeur du tristement célèbre Clément Barbot, le favori fut chargé par le dictateur de conduire le processus de révision de la constitution de 1964 -qui avait instauré la Présidence à vie- afin de permettre à Jean-Claude alors âgé de seulement 19 ans de combler, à partir du 22 avril 1971, le vide politique laissé par son père décédé officiellement d’un accident cérébro-vasculaire.

Dans leur ouvrage intitulé "Haïti, dix ans d’histoire secrète", les français Nicolas Jallot et Laurent Lesage rapportent cette déclaration de Cambronne par laquelle il cherchait à légitimer le statut d’héritier politique naturel que François Duvalier avait légué à son fils. « Ce choix est judicieux, si l’on considère les suprêmes qualités de coeur et d’esprit que possède un fils qui a vécu dans l’entourage immédiat de son illustre père, quatorze années durant lesquelles il a partagé, avec le chef de l’État, les épreuves et les victoires de la révolution... »

Clé de voûte de la transition, avec le général Claude Raymond, promu peu avant la mort de Papa Doc chef des Forces Armées d’Haïti (FAd’H), Luckner Cambronne devint le conseiller spécial du jeune Président à vie et son mentor en politique. Afin de stimuler l’épicurien Baby Doc, peu enclin au début à assumer certaines responsabilités, Cambronne avait décidé de "lui accorder une récréation" en nommant au poste stratégique de secrétaire particulier du chef de l’Etat son ex-camarade de classe à St-Louis de Gonzague et bon ami Claude-Auguste Douyon, un dandy plus connu sous le nom de "Ti Pouche Douyon".

Le journaliste britannique Bernard Diederich, témoin privilégié des années de plomb de Duvalier, souligne dans le tome I de "Le Prix du sang" que Luckner Cambronne était l’un des hommes les plus influents du régime. En 1964, alors que disparaissaient des milliers d’opposants, il détenait le portefeuille des travaux publics aux côtés d’autres grandes figures du cabinet comme Clovis Désinor (finances), Hervé Boyer (commerce), René Chalmers (affaires étrangères) et Adrien Raymond (secrétaire d’Etat au même ministère). Diederich dont les écrits ont été traduits en français par l’intellectuel et défenseur passionné des droits humains Jean-Claude Bajeux, note également le rôle de premier plan joué par le même Cambronne dans la campagne sanglante que l’administration Duvalier avait menée en vue de mater la guérilla déclenchée en 1969 à Cazale, près de Cabaret, par des leaders paysans et intellectuels du Parti unifié des communistes haïtiens (PUCH) ou du Parti de l’entente populaire (PEP) comme Jérémie Eliazer, Alix Lamaute, Roger Méhu et Gérald Brisson. La femme de ce dernier, Jacqueline Volel Brisson, le Dr Adrien Sansaricq et d’autres militants organisaient dans le même temps la résistance à Port-au-Prince. Cambronne dirigea en personne les opérations qui donnèrent lieu à de nombreuses arrestations arbitraires et exécutions sommaires.

A la page 359, l’auteur rapporte ceci "A la fin du mois de mars, Rassoul Labuchin avait été arrêté. Monique Brisson et sa fille de trois semaines furent placées en résidence surveillée. Pendant trois jours, Monique Brisson fut soumise à un interrogatoire mené aux Casernes Dessalines par le colonel Breton Claude et Luckner Cambronne. "Ils voulaient avoir des renseignements sur Gérald (Brisson), sur les contacts que j’aurais eus avec lui, mais je leur ai répondu par la simple vérité que je n’avais pas vu Gérald depuis 1966 à Paris", confia Madame Brisson.

En 1961, quand, dans son délire mégalomane de marquer l’histoire nationale, Duvalier lança le projet de construction de la ville éponyme de Duvalier-Ville (Cabaret), la collecte des ressources financières nécessaires au déroulement des travaux, fut confiée à son plus dévoué collaborateur. Dans le cadre de ce qui était appelé à l’époque "Le mouvement de rénovation nationale", il imposa des retenues sur salaire aux fonctionnaires de l’Etat et menaça directement ceux qui voulaient résister. "Un bon duvaliériste est prêt à tuer ses enfants et les enfants à tuer leurs parents", eut à déclarer du haut de la tribune de la Chambre des Députés un Luckner Cambronne tout heureux, selon un passage de "Haïti : Jamais, Plus Jamais", un livre du Centre de recherche et de formation économique et sociale pour le Développement (CRESFED) publié en 2000 sous la direction du professeur Gérard Pierre-Charles. L’auteur de cette phrase digne du théâtre de l’horreur était au cœur de cette formidable machine répressive avec les Breton Claude, Luc Désir, Edner Day, Zacharie Delva, Albert Pierre alias Ti Boulé, etc.

Il convient aussi de rappeler le rôle du sinistre Luckner Cambronne dans une sombre affaire de trafic de sang qui avait causé la mort de nombreux haïtiens des couches défavorisées et rapporté beaucoup d’argent aux puissants du régime des Duvalier. La "Banque du sang noir", fut créée avec le concours d’André Labay, un industriel et producteur de cinéma mafieux français qui avait déjà fait les 400 coups au Yémen, au Liban ou en Afrique. Peu après son arrivée en Haïti, il était devenu très proche de Duvalier et même l’amant de sa fille aînée Marie-Denise. Intermédiaire privilégié dans plusieurs transactions secrètes entre Haïti, les Etats-Unis et la Grèce et responsable de l’émission de 50.000 timbres d’or à l’effigie du dictateur haïtien, le mercenaire Labay fut l’associé de Cambronne dans le fameux laboratoire installé en plein cœur de Port-au-Prince et qui achetait aux haïtiens au prix de quinze gourdes (trois dollars américains, selon le taux de change de l’époque) le litre du plasma sanguin. Le produit était exporté aux Etats-Unis, en Allemagne et en Suède où il était utilisé dans des hôpitaux.

Ce scandale du sang et d’autres activités louches allaient porter Jean-Claude Duvalier à limoger Luckner Cambronne. Tombé en disgrâce et contraint de s’exiler, son étoile politique devait pâlir à jamais en Haïti. spp/RK