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"Une transgression de l"autocensure", Essai d’analyse d’une tirade de Jean-Charles MOÏSE, par Rochambeau LAINY, enseignant-chercheur à l’UEH

Publié le vendredi 1er mars 2019

Depuis l’arrivée de Jovenel MOÏSE au pouvoir, le 7 février 2017, jamais son concurrent et principal adversaire politique, l’ex-sénateur Jean-Charles MOÏSE n’a cessé de contester son pouvoir. Investi dans ses fonctions de chef d’État, Jovenel MOÏSE peine à se faire accepter par une opposition, dit-on souvent à tort ou à raison, radicale, dont cet ex-sénateur est l’un des fers de lance. À la radio, en conférence de presse ou un peu partout, Jean-Charles MOÏSE dit habituellement "Jovenel" ou "Jovenel MOÏSE", sans se soucier du costume de président de la république que le président de l’Assemblée nationale a enfilé au représentant du Parti Haïtien Tèt Kale (PHTK), le jour de sa prestation de serment. La formule de politesse "Monsieur le Président" paraît une denrée rare que personne n’aurait imaginé récolter de la bouche de Jean-Charles MOÏSE, lorsqu’il parle de celui dont il conteste l’accession à la tête de l’État haïtien.

En interview à la radio Caraïbe FM, le mardi 12 février 2019, Jean-Charles MOÏSE, en pleine mobilisation pour le renversement du président Jovenel MOÏSE, semble transgresser un interdit, sorte d’autocensure, qu’il s’est imposé pour construire depuis longtemps une image de soi (l’ethos), quitte à ce que plus d’un le qualifie d’"opposant radical". La formule de politesse "Monsieur le Président/Mesye Prezidan" (en créole) qu’il s’est toujours gardé d’utiliser est l’expression par laquelle il a construit la trame d’une interview qu’il a accordée à la Radio Caraïbe FM. Ce locuteur-orateur répète avec véhémence et conviction, la formule de politesse "Mesye Prezidan" plus de vingt (20) fois, dans un langage dénudé de désinvolture, mais empreint d’ironie et de révolte. Il essaie de diluer les antagonismes pour atteindre un pathos lui permettant de surplomber les adversaires. Que sous-tend une telle stratégie ? Jean-Charles MOÏSE met en scène son ethos par l’usage d’une tirade articulée autour de "Mesye Prezidan", que vaut donc ce trope ?

Guerrier Dieuseul, l’un des journalistes de l’édition de nouvelle Premye okazyon ou gran boulva mondyal de la Radio Caraibe FM , interviewant Jean-Charles MOÏSE lui demandait de dire son dernier mot, parce que d’autres invités semblaient vouloir intervenir sur la situation sociopolitique du pays. Ce dernier en a profité pour faire état de la situation et proférer ce qui pourrait arriver au président Jovenel MOÏSE s’il ne démissionne pas. Jean-Charles MOÏSE lance un appel au président de la république qui semble ignorer la situation socioéconomique du pays. D’un style incisif, mais égal à lui-même, ce locuteur-orateur introduit petit à petit des arguments ayant chacun la formule "Mesye prezidan", comme si les propos ont été finement préparés. Sans être au théâtre, Jean-Charles MOÏSE jure par les mots et les gestes pour dramatiser, voire parodier l’objet de la réception, pour affirmer-réaffirmer son identité politique. Il y a particulièrement une tentative d’élaboration d’image et de conquête de terrain, un acte de langage servant à dénoncer. Comme l’ont suggéré Chanay et Kerbrat-Orecchioni, « dans le cas de débats et autres situations agonistiques, le petit jeu va consister à tenter d’imposer de soi une image positive tout en affublant l’autre d’attributs négatifs » ( 2007 : 311).

Une tirade est ainsi née. Celle-ci n’est pas élaborée pour discréditer le dire, encore moins le locuteur, mais pour mettre emphase et justifier, sorte de "gage de vérité" que les éléments linguistiques et discursifs cautionnent. Outre son caractère embellissant, la tirade se doit d’être convaincante parce qu’elle emprunte l’élan et la magie de la pédagogie. Elle se fait de façon dynamique et incisive, particulièrement déterminée par l’envie de marquer du terrain, de se montrer à la hauteur et d’être apte à combler un besoin.

Ce propos fait de phrases prononcées sur un thème qu’un sujet traite pour endosser une position, révèle le style de l’auteur. À l’oral comme l’écrit, la tirade est d’habitude bien travaillée et conserve d’abondance procédés littéraires qui permettent d’observer l’expressivité et l’emplacement dialogique que le locuteur impose. Ce que l’auteur met ordinairement en évidence n’est pas toujours à la première phrase du texte. Certaines tirades démarrent à partir d’un déclic, mais chemin faisant, au fil du discours, elle prend sa vitesse de croisière. Je distingue ainsi dans celle de Jean-Charles MOÏSE plusieurs moments que je séquence de la manière suivante pour le besoin de l’analyse :

1. Lan mikwo Radyo Karayib, m vle pale ak Jovenel MOÏSE.

Jovenel MOÏSE, sanble yo pa ba w enfomasyon yo, yo pa bò w yo !
Konseye w yo pa ba w enfomasyon yo.

Se pou m di w maten an : Kap ayisyen gen plizye jou l bloke, moun soti an mas nan lari.

Yè apre midi, Hench nan lari, jodi a, y ap nan lari.

Le locuteur-orateur a dit, redit et répété, encore et encore, les raisons pour lesquelles les manifestants sont dans les rues par l’emploi de l’anaphore, un procédé rhétorique articulé autour de la symétrie et l’insistance de répéter un mot ou un groupe de mots plusieurs fois, au début de plusieurs propositions ou de phrases qui se suivent. Cela rappelle de près la structuration de la tirade.

Comme une tirade surgit dans l’élaboration de l’ethos de ce locuteur-orateur, cette « image que l’orateur donne de lui-même à travers son comportement verbal, sa tenue, son élocution » (Barbéris, 2001 : 112), il convient de l’analyser amplement pour comprendre ce qu’elle dit, ce à quoi elle rime et avec quoi elle interagit.

2. Yè apre midi, Site solèy soti, Mibalè bloke pandan plizyè jou, Mesye Prezidan !
Mesye Prezidan, plizyè jou, moun Jakmèl bloke pandan twa semèn.
Mesye Prezidan, moun Okay nan lari, yo bloke lari a.

Dakò (vwa jounalis la)

Opposant politique doublé de militant, Jean-Charles MOÏSE prend la posture de citoyen lambda, et structure par-là l’instance énonciative, sorte de locuteur doublement représenté au sens de Ducrot (1984), combinant à la fois le locuteur en tant que tel (locuteur L) et le locuteur en tant qu’être du monde (locuteur lambda) pour dire ce qui lui paraît bon, juste et nécessaire. Il puise dans les faits saillants et l’opinion commune socialement admise (la doxa), éléments constitutifs d’un ethos de crédibilité et d’identification. L’auditoire devrait pouvoir se reconnaître dans l’ethos qu’il montre et s’identifier à son personnage, mais toujours est-il qu’en communication politique, la tendance à voir : propagande, d’un côté, complot contre la sureté et déstabilisation, de l’autre, est en passe de devenir une suspicion légitime.

3. Akayè genyen twa jou depi anwo pa monte, anba pa desann.
Mesye Prezidan, tout gran vil nan zòn metwopolitèn yo bloke.
Manifestasyon tribòbabò, moun Jeremi kanpe yè swa.

Moun Pòdpe, lakay ou Mesye Prezidan, yo kanpe, Mesye Prezidan.

Premye fwa Senatè MOÏSE di : Mesye Prezidan ( vwa jounalis)

Les faits sont énumérés par généralisation et identification spatiale. La tirade prend ici son point d’ancrage dans des tournures phrastiques justifiant le dit exprimé. La phrase Moun Pòdpè, lakay ou Mesye Prezidan, yo kanpe, Mesye Prezidan, n’est pas prise au hasard. Elle est a contrario employée par souci de crédibiliser davantage la parole prononcée et persuader l’auditoire du fait que le mécontentement se généralise. Le locuteur-orateur tente d’accabler son adversaire, le président Jovenel MOÏSE, par l’évocation des manifestations qui ont eu lieu à Port-de-Paix (Pòdpè), pour parler de l’intensification de la mobilisation anti-gouvernementale et de l’infime possibilité d’y remédier. Étant en monologue, il bénéficie du même coup d’un cadre énonciatif et psycho-communicatif lui permettant de décrier les actions de l’adversaire et les conséquences qui en résultent, sans riposte. Il a élaboré une rhétorique qui permet à l’auditoire de comprendre et de tirer profit de son intervention. Son exercice va en progressant :

4. Tout ti antrepriz k ap vann pwodui premye nesesite, Mesye Prezidan, yo fèmen pòt yo.

Mesye Prezidan, pa gen gaz nan peyi a !
Mesye Prezidan, yo ka pa di w sa a, fòk ou konnen moun yo pa ka manje.
Yo pa jwenn dlo, Mesye Prezidan.
Mesye Prezidan, dola a, chak jou, gen w goud yo mete sou li, li rive 87 goud, 88 goud jodi a.
Mesye Prezidan, moun lan lari yo pa ka antre lakay yo.
Mesye Prezidan, tout ti antrepriz moun klas moyènn yo, yo kraze !
Mesye Prezidan, chak jou moun ap mouri nan tout vil yo.

Chaque localité mentionnée, chaque détail, chaque événement et chaque problème soulevés dans les séquences de texte montrent que la situation va de mal en pis. Les faits énumérés, répétés, présentés, comparés, expliqués et exemplifiés rendent le discours abordable, parce qu’ils proviennent d’une stratégie discursive explicite. La question de la rhétorique y trouve bien évidemment son sens et sa part. Dans cette tirade, Jean-Charles MOÏSE prend une posture à laquelle l’auditoire n’est pas forcément habitué. En clair, le public ne semble pas avoir de souvenir que ce locuteur-orateur a déjà appelé Jovenel MOÏSE, président de la république. D’ailleurs le journaliste, Guerrier Dieuseul qui l’interviewe presque chaque jour dans ce journal, en a été surpris (premye fwa senatè MOÏSE di prezidan Jovenel MOÏSE). Ceci semble expliquer pourquoi le locuteur-orateur a procédé par une répétition qui aboutit à ce que je pourrais appeler un "dialogisme interlocutif", par lequel son discours instaure une relation de dialogue in absentia avec les locuteurs réels ou virtuels.

L’expression de dialogisme interlocutif remonte à Bakhtine (1979/1984). En analyse de discours, on l’utilise, lorsque "le locuteur s’adresse à un interlocuteur sur la compréhension-réponse". Bres et Nowakowska parlent, quant à eux, de "dialogisme interlocutif anticipatif" qu’ils définissent comme « le fait, pour le locuteur, de prêter à l’allocutaire (interlocuteur à l’oral, lecteur à l’écrit) un discours-réponse à son propre discours, et de réagir à ce discours-réponse, en le « rapportant », ou… sans le rapporter » (2010). Dans le cas qui nous concerne, le fait que le locuteur-orateur reprend cette formule de politesse et forme cette tirade lui donne une parole compréhensible et discursivement mieux structurée.

5. Mesye Prezidan, finalman, ou pi mal pase Duvalier, Duvalier te gen konsyans.
Jean-Claude Duvalier, lè moun t ap mouri, li te retire kò l.

Gen plis moun ki mouri jodi a sou wou ke Duvalier, ou kontinye ap kite pèp la mouri.
Cette séquence met ici en scène une hyper-assertion, sorte d’exagération par laquelle le locuteur-orateur prend une posture persuasive structurant un sens qui contredirait quelque peu la doxa. Le locuteur-orateur est en sur-énonciation au sens où il essaie de dire plus que ce que l’opinion commune admet. La sur-énonciation est le mécanisme par lequel le locuteur-orateur impose son point de vue à son interlocuteur, faisant comme si ce point de vue est une paraphrase de celui de l’interlocuteur (Rabattel, 2015). Le besoin de convaincre et de rallier l’auditoire à sa cause, est ainsi tel, que le locuteur rajoute aux artifices langagiers, ce contenu propositionnel créant l’asymétrie dont il est question ici. Entre ce qui est partagé et ce qui ne l’est pas, Jean-Charles MOÏSE choisit ce qui n’est pas partagé par tous, en hyperbolisant à l’excès son dire. Il crée l’hyperbole que Fontanier (1968) définit comme un trope qui augmente ou diminue outrancièrement les choses.

6. Mesye Prezidan, ou gen chans pou w soti, Mesye Prezidan.
Ou pral dirèkteman nan Penitansye nasyonal, si w pa retire kò w
Retire kò w, pa kite se dechouke yo dechouke w, Mesye Prezidan !
Mesye Prezidan, moun ap mouri ak lafen, moun Latibonit rele anmwe !
Pa gen pwodiksyon, tout peyi a fèmen, Mesye Prezidan !

Un changement de rythme et de message s’observe dans ce segment. La transgression de l’interdit n’implique pas ici l’abandon mais l’application de ce qui paraît mieux adapté pour défendre la cause. Dans ce texte, le dictum sert bien évidemment de tremplin au modus, qui en retour l’aménage et le valide aisément. Ceci me fait penser à Charles Bally qui note que toute phrase intègre un dictum, son contenu propositionnel, et un modus ou opérateur de modalité. Cet auteur conclut que : « La phrase explicite comprend deux parties : l’une est le corrélatif du procès qui constitue la représentation (p. ex : la pluie, une guérison) ; nous l’appellerons, à l’exemple des logiciens, le dictum. L’autre contient la pièce maîtresse de la phrase, celle sans laquelle il n’y a pas de phrase, à savoir l’expression de la modalité, corrélative à l’opération du sujet pensant. La modalité a pour expression logique et analytique un verbe modal (par exemple : croire, se réjouir, souhaiter), et son sujet, le sujet modal, tous deux constituent le modus, complémentaire du dictum ». (Bally, 1965 : 36).

La tirade se termine ordinairement par une séquence dite chute de tirade par laquelle le locuteur clôt son acte de langage qui conduit le spectateur ou l’auditoire à exprimer une appréciation. Les propos de Jean-Charles MOÏSE ne sont pas exempts de ce principe. En plus de la chute de la tirade qu’il est facile d’identifier dans ce texte, il y a également la chute argumentative par laquelle le locuteur renforce sa position. La posture qu’il prend ici ne s’y prête pas à l’auto-flagellation. Le discours politique tend plus à le renforcer comme acteur politique qu’à le diminuer. Tout y est. Dans ce texte, le locuteur a tellement conscience de la dimension dialogique de son entreprise verbale qu’il se permet de faire l’hyper-assertion. Il fait l’hyper-assertion au profit de la structure polyphonique de son discours. S’il existe des discours dont la pertinence se mesure aux effets qu’ils produisent chez les auditeurs et l’effort de traitement que ces derniers font pour l’interpréter (Sperber et Wilson, 1986 ; Lainy, 2012), celui de ce locuteur-orateur ne semble pas souffrir de déficit de pertinence, puisque les auditeurs n’auront pas de difficulté à le comprendre.

Au-delà de la simplicité et de la spontanéité, c’est aussi la musicalité avec laquelle les mots sont dits qui caractérise cette tirade. Les énoncés sont agencés dans un mouvement rythmique obtenu grâce au procédé de répétition que commande la syntaxe. Un peu haletant, le rythme se soumet à une prosodie qui laisse observer que le locuteur-orateur utilise un style oratoire grâce auquel les idées sont enchainées.

Références citées

Bakhtine Mikhail, 1979/1984, « Les genres du discours », dans Esthétique de la création verbale, Paris : Gallimard.

Bally Charles, 1932/196, Linguistique générale et linguistique francaise, Quatriène édition revue et corrigée, Bern : Francke.

Barréris Jeanne-Marie, 2001, « Éthos », in C. Détrie, P. Siblot & B. Verine (dir.), dans Termes et concepts pour l’analyse du discours, Paris : Honoré Champion, pp. 112-114.

Bres Jacques & Nowakowska Aleksandra, 2010, « Sourires de chat sans chat : discours

Constantin de Chanay Hugues & Kerbrat-Orecchioni Catherine, 2007, « 100 minutes pour convaincre : l’éthos en action de Nicolas Sarkozy », dans Mathias Broth, Mats Forsgren, Coco Norén & Françoise Sullet-Nylander. (eds.),

Le français parlé des médias, Stockholm : Acta Universitatis Stokholmiensis, pp. 309-329.

Ducrot Oswald, 1984, Le dire et le dit, Paris : Les éditions de minuit, 204 p.
Fontanier Pierre, 1968,

Les figures du discours, Paris : Flammarion.
rapporté et dialogisme interlocutif anticipatif », dans Ci-Dit, Communications du IVe Ci-dit.

Lainy Rochambeau, 2012, « La valeur de "taisez-vous" : expression considérée comme "menaçante, dérangeante et violente" dans un discours politique ». dans Signes, Discours et Sociétés, 8. La force des mots : valeurs et violence dans les interactions verbales.

Rabatel Alain, 2015, « Analyse pragma-énonciative des points de vue en confrontation dans les hyperboles vives : hyper-assertion et sur-énonciation », dans Travaux neuchâtelois de linguistique, vol. 61-62, pp. 91-109

Sperber Dan & Wilson Deirdre, 1986, La pertinence, Paris : Les éditions de minuit.

Bally, Charles. 1932/1965. Linguistique générale et linguistique française. Quatrième
édition revue et corrigée. Bern : Francke

Bally, Charles. 1932/1965. Linguistique générale et linguistique française. Quatrième
édition revue et corrigée. Bern : Francke

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