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Haïti-Editorial

Les allures drapées de la « réaction jove-néliste »

Publié le mardi 26 février 2019

Un flot de diatribes anti-opposition est déversé un peu partout, depuis les 10 derniers jours de « Leve Kanpe » contre le président Jovenel Moise. Il s’agit en fait, pour ceux qui s’y livrent, de défendre le « statu quo » au moyen d’arguments spécieux mais tout de même séduisants. Des arguments qui flattent du même coup les bas instincts d’une large couche des classes moyennes qui, contrariée par les inconvénients provoqués par les 10 jours de « Peyi Lock », ne cesse d’exprimer son inconfort à travers les réseaux sociaux. A la différence de 2004, cette frange des classes moyennes, constituée pour la plupart de professionnels, ne s’implique pas dans les mouvements sociaux.

Alors que l’opposition est la cible privilégiée des attaques, elle est loin d’être l’unique et principal acteur sur le terrain. Différentes associations de la société civile y sont. Aux côtés des organisations et partis politiques.

Les arguments sous-tendant les diatribes en question masquent, avec beaucoup d’hypocrisie, la profondeur véritable de la crise haïtienne. Ils induisent de ce fait en erreur ceux qui réfléchissent ordinairement au premier degré. Les tenants du pouvoir qui y croient perdent tout à fait le Nord et ne parviennent pas de ce fait à proposer des solutions appropriées aux problèmes.

Ceux d’entre nous qui veulent véritablement le changement doivent tenir compte de l’offensive idéologique de la « réaction jove-néliste » et de la campagne y relative. Quels en sont les différents éléments ?

1-L’opposition est la cause de tout

Alors que les tenants du pouvoir et leurs alliés minimisent toujours le véritable poids de l’opposition sur l’échiquier politique, elle est présentée aujourd’hui comme la responsable principale de ce qui s’apparente, depuis juillet 2018, à une véritable insurrection populaire. Il est reproché à l’opposition d’avoir entrainé le peuple dans une aventure dont il est finalement le seul à en payer le prix sous forme de privations de toutes sortes. L’opposition n’aurait aucune vision pour n’avoir pas anticipé les problèmes qu’allait provoquer l’insurrection populaire. On assume même que si les dirigeants de l’opposition vivaient autrement que seulement de la politique et disposaient de leurs propres entreprises, jamais ils ne se lanceraient dans la mobilisation permanente sachant le déficit qu’ils subiraient.

Il découle de telles assertions abracadabrantes qu’il faudrait, pour en finir avec l’opposition, soit exterminer les dirigeants politiques et résoudre une fois pour toutes ce qu’ils représentent comme obstacle à la paix ; soit leur octroyer du crédit pour qu’ils investissent et s’occupent définitivement de leurs business. Ainsi, dans un cas, ils cesseraient d’emmerder le monde gisant 10 pieds sous terre et, dans l’autre, en étant derrière leur comptoir.

Pour mesurer le manque flagrant de substance de tels arguments contre l’opposition, il suffit de faire l’histoire des mouvements politiques dans bien d’autres pays pour constater l’implication des milieux d’affaires dans les changements sociaux. Le fait de posséder un business n’implique pas, ipso facto, qu’on se tienne à distance de la vie politique. Que d’hommes d’affaires ont tenté, par tous les moyens, de renverser la dictature duvaliériste et qui ont payé de leur vie leur audace ! Antoine et Georges Izméry, pour ne citer que ces derniers, doivent se retourner dans leur tombe d’entendre dire que, dès qu’on est chef d’entreprise on cesse de s’impliquer dans la politique. D’ailleurs, tous les hommes d’affaires qui tiennent aujourd’hui le haut du pavé sont pleinement impliqués dans la politique. Certains d’entre eux financent autant les candidats, les dirigeants politiques que les gangs armés. Alors, de quoi, ou de qui parle-t-on dans la propagande jove-néliste qui ne dit pas son nom ?

Et, cette propagande repose sur un retentissant mensonge, à savoir que la révolte populaire à laquelle on assiste résulte de la seule action de l’opposition. On nie, par ainsi, que le peuple haïtien de toutes les régions du pays (car, la révolte est nationale) puisse prendre la juste mesure de sa détresse. Les haïtiens seraient donc des sous-hommes qui ne peuvent même pas réaliser qu’ils souffrent. Qui ne peuvent pas identifier la cause de leurs malheurs. Et qui ont toujours besoin d’un guide pour les y amener. En accordant tout le crédit de l’insurrection populaire à l’opposition, on nie ainsi que le peuple existe, qu’il est dans les rues et qu’il est en marche, avec autant d’entités que les partis politiques, vers la transformation de ses conditions infrahumaines d’existence.

Pensez-vous vraiment que l’opposition, telle qu’elle existe, aurait pu, toute seule, mobiliser ces foules qui déferlent dans toutes les grandes villes de la République ? Est-ce une façon pour vous de nier qu’il existe d’autres structures organisationnelles que les partis et organisations politiques ? Que le peuple existe, qu’il souffre, qu’il vit dans sa chair les affres de la vie chère et les injustices de toutes sortes dont il est victime de la part du système mis en place depuis 1806 ?

2-Nos « chers écoliers » font les frais de la crise politique

On en convient. Et, largement. Cependant, qui, aujourd’hui, se montrent aussi préoccupés par l’éducation de nos enfants ? Ne sont-ce pas ceux qui, généralement, restent impassibles aux revendications des lycéens pour qu’ils aient eux aussi droit à des cours ? Un de ces lycéens n’a-t-il pas été récemment tué par la police qui les matraque à souhait chaque fois qu’ils manifestent contre le mauvais traitement des maitres, l’absence de cours, de cantines scolaires, d’eau potable et de toilettes décentes ? Ceux qui, aujourd’hui, s’attendrissent pour nos chers enfants, savent-ils prendre la défense des enseignants qui luttent depuis des lustres pour de meilleures conditions de travail et un enseignement de qualité ?

Où vous tenez-vous, quand nos chers enfants sont systématiquement renvoyés pour des écolages non versés ? Quand ils échouent massivement aux examens officiels du fait d’un enseignement de plus en plus inadéquat ? Savez-vous que ceux qui sortent du système éducatif actuel ne s’expriment dans aucune langue et ne peuvent pas réaliser les opérations logiques les plus élémentaires ? Connaissez-vous leur peine dans les transports publics, à l’aller comme au retour ? Savez-vous que les maitres ne peuvent plus subvenir à leurs besoins les plus élémentaires et qu’ils ne sont plus en état de pouvoir transmettre de bonnes connaissances à nos chers enfants eux-mêmes affamés et démunis ?

De quelle école, parlez-vous, Messieurs !

Certes, malgré l’état de la situation, il faut que les écoles fonctionnent. C’est mieux qu’elles fonctionnent. Mais, ne nous mettons pas le doigt dans l’œil en croyant que l’école peut ne pas subir les contre coups de la crise politique actuelle. Autant l’école que d’autres secteurs de la vie nationale en seront irrémédiablement affectés.

A entendre sur le thème de l’école les tenants de la propagande réactionnaire jove-néliste, on croirait que les crises politiques peuvent n’avoir aucun impact collatéral et que les mouvements sociaux peuvent se dérouler à l’intérieur d’un incubateur en épargnant tout l’environnement. Quel mensonge éhonté !

Il y a de ces crises dont la dimension rejaillit sur tout le corps social. C’est bien à ce type de crise que fait aujourd’hui face la société haïtienne. Il ne faudrait pas s’attendre à ce que tout se tienne alors que rien ne marche. La plupart des gens qui se trouvent dans les rues sont justement ceux qui ne peuvent pas envoyer leurs enfants à l’école ou, quand ils parviennent, n’arrivent pas à subvenir à tous leurs besoins.

Ce sont aussi ces écoliers qui s’époumonent à réclamer des enseignants et des cours.
Et puis, la masse énorme des chômeurs désespérés.

On accuse aussi les dirigeants de l’opposition d’envoyer leurs enfants se former à l’extérieur. Et, de ce fait, de n’accorder aucune importance à l’éducation nationale. Rien n’est plus aberrant. Car le fait par des dirigeants politiques d’aujourd’hui et d’hier de garder leurs enfants en Haïti n’induit pas qu’ils soient plus nationalistes que d’autres. De plus, l’histoire de notre chute vertigineuse vers l’abime explique que nos écoles et notre université, non seulement ont une faible capacité d’accueil, mais la qualité de leur enseignement laisse de plus en plus à désirer.

Ceux qui disposent d’un minimum de moyens ne recherchent pas que la formation académique à l’étranger. Il n’existe presque plus rien comme attraction culturelle, sportive et récréative en Haïti. Pas de cinéma, pas de théâtre, pas de compétitions sportives. Rien. La vie est ailleurs. Il ne fait plus bon vivre chez nous.

3-Les casses contre les particuliers et le commerce

La propagande réactionnaire jove-néliste s’apitoie également sur les casses opérées sur les voitures particulières et les commerces.

Les patriotes sincères ne sauraient se réjouir de telles pratiques. L’économie nationale en souffrira certainement. Et, par voie de conséquence, la population qui s’en rend responsable. Car, il faudra davantage de devises pour réimporter. Et, ce sera une pression supplémentaire sur le dollar. Les « leaders » devraient systématiquement instruire les manifestants de ne pas s’en prendre aux biens d’autrui. Dans bien des cas, d’ailleurs, ils détruisent les biens de personnes qui subissent autant qu’eux les effets de la crise économique. Dans certains cas, les victimes sont même des sympathisants de leur cause.

Ceci étant dit, il serait puéril de s’imaginer que le coût des mouvements sociaux puisse être absolument nul. Il faut toujours s’attendre à des casses ou, comme on dit, à des dommages collatéraux. Beaucoup de facteurs sont à prendre en compte à ce sujet : le mode de gestion des foules par la police est souvent générateur de violences ; les individus ne sont pas toujours respectueux des consignes ; des infiltrations peuvent être à l’origine des casses. Mais, il y a plus : l’autisme atavique des autorités face aux revendications populaires est générateur de frustrations et de violences. Le fait par les autorités d’ignorer ou de ne pas répondre à temps aux revendications populaires portent les protestataires à recourir à la violence pour se faire entendre. Il s’agit donc d’une violence découlant du dysfonctionnement chronique du système. Il n’y a de réponse à rien. Revendications en faveur de l’eau potable, de l’électricité, de l’assainissement, de la justice, des emplois, des routes : aucune réponse adéquate. De ce fait, les gens recourent aux casses pour se faire entendre.

Ceux qui font sembler de s’étonner des débordements et des dérapages des manifestants, et qui les imputent à l’opposition, savent bien qu’ils mentent. Ce faisant, ils induisent leurs patrons en erreur en les empêchant de toucher du doigt les vrais facteurs des comportements violents. La vraie réponse au problème de la violence est l’écoute et l’action subséquente. Il faut systématiquement adresser les problèmes et, à défaut, expliquer aux gens leur nature et la raison de l’impossibilité de les résoudre rapidement ou de ne pas pouvoir les résoudre du tout.

Toutes ces considérations étant faites, il faut convenir que la détresse et le désespoir mènent à tout : à la migration comme au déplacement interne de populations ; au banditisme comme à la violence politique. Ne vous y méprenez pas ! On n’a rien encore vu de ce que ce système inique dans lequel nous vivons nous réserve en termes de troubles et de catastrophes.

La propagande réactionnaire jove-néliste se plaint aussi des retombées néfastes de la révolte populaire sur le tourisme.

Certes, nous perdons déjà les fruits des maigres efforts récemment déployés en vue de relancer le tourisme. Mais, devrait-on s’attendre à autre chose quand le pouvoir ne se penche pas comme il le faut sur les problèmes et ne parvient pas, de ce fait, à anticiper les crises. Le faible secteur manufacturier, la sous-traitance, va aussi s’en ressentir. La perte d’emplois dans ce secteur est patente. Les Dominicains se préparent d’ailleurs à implanter de nouvelles zones franches dans la zone frontalière en vue de drainer la main-d’œuvre haïtienne. Qui en sera responsable ? Le peuple ? L’opposition ? Ne voyez-vous pas que c’est seulement aujourd’hui, au fort de la contestation anti-Jovenel, que le gouvernement entend répondre aux revendications syndicales en faveur de l’augmentation du salaire minimum ? Quelle est la position du patronat à ce sujet ? Est-il prêt à réduire sa marge de profit au bénéfice de l’amélioration du sort des ouvriers et ouvrières ?

4-L’argument de la crise humanitaire

Nos « jove-nélistes » s’émeuvent des longues files de gens en quête d’eau potable et de gaz propane. Ils se lamentent aussi de l’épuisement des stocks de nourriture dans les foyers. Vu le blocage des activités pendant plus d’une semaine, c’était prévisible. Mais, pour ce qui se rapporte aux couches défavorisées, les situations de pénurie sont endémiques. La réaction jove-néliste en est-elle consciente ? Sitôt que les gens se seront approvisionnés en eau et en gaz, leurs conditions de vie s’en trouveront-elles améliorées ?

Il semble plutôt que l’argument de la crise humanitaire soutenu par le président Jovenel Moise et le premier ministre Jean-Henry Céant vise deux objectifs : 1-Discrétider l’opposition, qui en serait responsable ; 2-Offrir le moyen de démobiliser la population par la distribution de nourriture, de riz en particulier. C’est une stratégie souvent utilisée par l’international pour gérer les crises politiques. On assiste aujourd’hui à cette stratégie au Venezuela où l’on cherche à déstabiliser davantage le régime chaviste au moyen de la soi-disant aide humanitaire.

Il faut signaler de plus que l’argument humanitaire induit l’assertion selon laquelle le peuple n’aurait besoin que de manger, et qu’il n’a véritablement aucune revendication à caractère politique. Ce qui est absolument faux, car les manifestations populaires de ces derniers jours ont prioritairement concerné le procès Petro Caribe. Elles se sont par la suite transformées en manifestations anti-Jovenel quand la preuve a été faite que ce dernier était lui-même impliqué dans le dossier Petro Caribe et qu’ensuite il ne tient aucune de ses multiples promesses.

En définitive, le pouvoir et l’international s’apprêtent à distribuer massivement de l’aide humanitaire dans l’espoir de faire baisser les tensions. Leur autre outil de prédilection est la création de travaux à haute intensité de main-d’œuvre, notamment dans le secteur de l’assainissement. Le peuple ne serait donc bon qu’à ramasser les ordures !

Quelle affaire !

5-Ce que la propagande réactionnaire jove-néliste ne dit pas

Dans cette campagne pro-Jovenel qui ne dit pas son nom, il importe de remarquer des omissions de taille. On ne s’attarde pas, par exemple, sur l’utilisation manifeste par le gouvernement des groupes armés, contre la population et l’opposition. A l’occasion des récentes manifestations, il s’est révélé que c’est bien le pouvoir qui détient les ficelles des groupes armés de l’aire métropolitaine et les tire à volonté.

C’est aussi dans ce cadre qu’il faut placer le silence sonore de plus d’un par rapport au massacre de La Saline dans lequel sont impliqués certes des gangs, mais aussi des hauts fonctionnaires et des policiers.

Il est aussi à remarquer que la propagande réactionnaire jove-néliste se tait solennellement sur la répression sanglante des manifestations populaires par la police. De plus en plus, en effet, celle-ci s’arroge le droit de tirer à hauteur d’homme.

Le bilan des morts et des blessés par balle ne cesse de s’accroitre. La police suit en ce sens de plus en plus l’exemple des FAD’H en ce qui concerne la répression sanglante des manifestations populaires. A terme, si cela continue de la sorte, la police va se trouver face à la population qui la rejettera de la même façon qu’elle l’avait fait pour l’armée. Nous en profitons pour lancer un appel aux responsables conséquents de la police (car il en existe) pour qu’ils redressent la barque et tiennent fermement le gouvernail de cette institution en faveur de laquelle les démocrates se sont battus, sur la route de l’édification encore difficile de l’état de droit.

Silence aussi des pro-Jovenel par rapport au dossier de l’implication des Tèt Kale dans le trafic illégal d’armes à feu. Ils laissent en ce sens croupir en prison l’ex-directeur général de la PNH Godson Orélus pendant qu’ils sablent le champagne avec des malfrats parlementaires et brasseurs tout aussi bien impliqués dans le dossier.
Silence aussi de leur part par rapport au dossier de la présence dans nos murs du commando de mercenaires étrangers appréhendé par la PNH le 17 février. Ces individus étaient vraisemblablement appointés par les autorités pour l’exécution de basses œuvres.

6-Caveant Consules !

Il importe que ceux qui veulent que le pays sorte de l’impasse actuelle et parte à la conquête de lendemains radieux de soleil, soient vigilants par rapport aux pratiques comme à la propagande de secteurs et d’individus résolument hostiles au changement, rompus dans l’art du mensonge et foncièrement serviles vis-à-vis de la mafia nationale et internationale.

La bataille est définitivement dans la rue. Mais, elle doit aussi être idéologique à travers les médias traditionnels et maintenant dans les réseaux sociaux. La lutte à ce niveau est déjà âpre. Aucun cadeau n’est fait à personne. D’énormes moyens sont déployés à cette fin pour tordre les données, manipuler les gens et consolider le système inique de la domination de la majorité par une minorité locale et internationale de plus en plus « zuit ». Que les consuls prennent garde ! On est assailli de toute part. Soyez donc sur tous les fronts. La victoire finale est à ce prix !

Marvel Dandin
23 février 2019