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Relations internationales/Sécurité internationale

La crise nucléaire en Corée du Nord : Enjeux et perspectives, Par James Boyard

Publié le lundi 4 décembre 2017

Suite à deux tirs réussis d’un missile balistique intercontinental (ICBM), le 29 juillet 2017, d’une portée théorique d’environ 10.000 km, pouvant atteindre les territoires des États-Unis dans le pacifique, de nombreux observateurs et universitaires estiment que la stratégie de provocation du Jeune Kim Jong-Un, loin de forcer les américains à la négociation, risque plutôt de conduire le monde vers une troisième Guerre mondiale. Ce risque d’un nouvel holocauste mondial semble devenu encore plus imminent depuis que la Corée du Nord ait testé avec succès le 3 septembre 2017 une bombe à hydrogène, dont la puissance est estimée entre 50 à 120 kilotonnes.

En effet, ce qu’il convient d’appeler la « crise nucléaire coréenne » a la particularité de générer une dynamique de confrontation directe entre deux pôles de puissance rivaux. Le premier, représenté par les États-Unis, qui souhaitent la suppression de gré ou de force du programme nucléaire nord-coréen et l’autre, constitué par la Chine et la Russie, se mobilisant au contraire en faveur d’un règlement diplomatique de cette crise et surtout contre toute forme d’intervention armée étrangère en Corée du Nord.

Pourtant, n’en déplaise à ces analyses alarmantes sur l’issue de la crise nucléaire nord-coréenne, le paradigme de l’institutionnalisme du choix rationnel nous permet plutôt d’en prédire une trajectoire à la fois moins dramatique et pour le moins paradoxale.

I.- Les Enjeux géopolitiques de de la crise nucléaire nord-coréenne

L’effet gravitationnel exercé par la crise nucléaire nord-coréenne sur les principales puissances mondiales trouve son origine d’abord dans les agrégats de l’histoire, notamment les dynamiques de confrontation idéologique qui ont toujours opposé les deux camps occidentaux et communistes durant toute l’époque de la Guerre froide. Toutefois, au-delà des facteurs purement « historiques », les positions diplomatiques actuelles des acteurs principaux de la crise coréenne, dont notamment les États-Unis, la Chine, le Japon, la Russie, la Corée du Sud et la Corée du Nord, sont motivées surtout par les enjeux géopolitiques liées à la région Asie-pacifique.

1.- Les Enjeux pour la Corée du Nord

Depuis la fin de la guerre de Corée en 1953, la politique étrangère nord-coréenne est axée presqu’exclusivement autour d’un anti-américanisme aveugle et primaire. En dehors, des ressentiments légitimes liés à l’intervention américaine dans la péninsule, cette posture anti-occidentale récurrente du gouvernement de Pyongyang poursuivait un double objectif stratégique : l’un externe et l’autre interne.

Du point de vue extérieur, il était très commode pour Pyongyang de donner à l’occident l’impression d’un alignement idéologique et diplomatique sans équivoque sur la Chine. Cela lui permettrait de profiter, à titre de « free riders », du parapluie de sécurité de Pékin, face à toute éventuelle agression venant de l’extérieur, tout en cherchant à développer progressivement et parfois unilatéralement sa propre politique de défense. Du point de vue interne, la propagande antiaméricaine permettait aussi aux dirigeants nord-coréens d’assoir dans la conscience des populations tant du Nord que du Sud de la péninsule le leadership légitime de Pyongyang en ce qui a trait à l’affirmation des sentiments nationalistes de toute la nation coréenne.

Cependant, si à l’origine, les dirigeants de la Corée du Nord voulaient seulement employer leur programme de recherche nucléaire comme outil de chantage diplomatique pour obtenir un milliard de dollars par an des américains en échange de son abandon (ce qui leur permettrait de faire face à leurs graves crises alimentaires chroniques), depuis l’échec des négociations de juillet 2000, Pyongyang vise un objectif stratégique plus radical, celui de « redéfinir l’équilibre des puissances » dans le système international.

2.- Les Enjeux pour les États-Unis

Les intérêts des américains vis-à-vis de l’évolution de la crise nucléaire en Corée du Nord sont directement liés aux objectifs qui fondent depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale la politique de sécurité nationale des États-Unis dans l’ensemble de la région « Asie-pacifique ». En effet, cette zone regroupant l’Extrême-Orient, le sous-continent indien et l’Océanie forme dans la vision géopolitique américaine un tout géographique, caractérisé aujourd’hui par :
 le plus grand centre démographique de la planète, soit 60% de la population mondiale ;
 la plus grande concentration de pôles de puissance politique au monde, soit 4 des 7 pôles de puissances militaires majeures et émergents (États-Unis, Europe, Russie, Chine, Inde, Japon, Brésil ) ;
 la plus grande réserve énergétique mondiale, soit 7 des 10 futurs principaux champs pétroliers ;
 le plus grand centre économique et financier du XXIe siècle, représentant 75% des fonds souverains au monde (Tewfik, 2014).

Autant dire, la nécessité pour les américains de contenir les ambitions de puissance de la Corée du nord s’inspire intimement de la thèse de la « stabilité par statu quo » (Waltz, 1979), laquelle légitime toutes les actions de Washington visant à éviter l’émergence de nouvelles puissances rivales qui pourraient, en s’alliant à la Chine et à la Russie, concurrencer ou contrebalancer l’influence américaine dans la région.

3.- Les Enjeux pour la Corée du Sud

Séparée de la Corée du Nord par une frontière terrestre longue de 238 km, la Corée du Sud est certainement le pays le plus exposé à l’artillerie, aux missiles et aux attaques frontales des unités dites « de premier cercle ou de premier échelon » du corps d’infanterie de l’armée nord-coréenne.

Cette menace de sécurité nationale maximalisée par le conflit entre Pyongyang et Washington est d’autant plus réelle que la Corée du Nord n’a jamais cessé de manifester son attachement à la « doctrine d’une seule Corée » sous l’égide de Pyongyang. Autant dire, la crise nucléaire coréenne génère une double conséquence géostratégique pour la Corée du Sud, l’une à court terme et l’autre à moyen terme.

D’un côté, en plus de provoquer un gel de la « politique d’ouverture », fondée sur la promotion d’un dialogue intercoréen, mise en œuvre à l’initiative de la Corée du Sud depuis 2000 (Chung, 2016), les menaces nucléaires de Pyongyang forcent définitivement Seoul à resserrer son alliance stratégique avec Washington, faute d’alternative à court terme pour garantir sa sécurité. D’un autre côté, cette crise oblige le gouvernement de la Corée du Sud à réfléchir à moyen et à long terme à une nouvelle politique de défense, fondée sur le développement de capacités dissuasives propres, quitte à générer une course aux armements nucléaires dans la péninsule coréenne.

4.- Les Enjeux pour le Japon

La colonisation japonaise de la Corée du Nord, officialisée en 1910 à la faveur de la signature forcée d’un traité d’annexion jusqu’à la capitulation du Japon en aout 1945 a laissé dans la conscience collective des coréens des sentiments d’extrême animosité contre le Japon. Même si les deux pays ont tenté d’instaurer un climat de dialogue bilatéral à partir de 2001, les souvenirs des atrocités des japonais durant la colonisation, la question des citoyens du Japon enlevés par le régime coréen et le refus de la Corée du Nord d’abandonner son programme nucléaire sont autant de points qui maintiennent de vives tensions dans les relations nippo-coréennes.

En raison donc de ce lourd passif entre les deux pays, on peut comprendre combien l’accession de la Corée du Nord à l’arme nucléaire peut être considérée comme une menace majeure à la sécurité et la survie du Japon. D’ailleurs, ces nouvelles inquiétudes face à une Corée du Nord revancharde n’a pas tardé à encourager la chambre basse du parlement japonais à voter, en violation de l’article 9 de la constitution pacifiste japonaise, trois projets de loi, autorisant le gouvernement à procéder au renforcement de son armée.

5.- Les Enjeux pour la Russie

Avec 74% de son territoire en Asie, il est normal que tout conflit armé impliquant ce continent soit considéré comme un enjeu de sécurité pour la Russie, en dépit du fait que 78% de sa population se retrouve plus en Europe et que c’est la Chine qui a depuis toujours, comme nation asiatique, le leadership des relations diplomatiques et commerciales dans la région Asie-Pacifique.

Cependant, en raison de la stratégie de Poutine de vouloir utiliser les puissances de la région, notamment l’Inde et la Chine comme soutien diplomatique contre l’ambition d’extension de l’OTAN ver l’Est, la crise américano-coréenne constitue un double intérêt pour Moscou. D’abord du point de vue géostratégique, la Russie partage les mêmes appréhensions que la Chine et s’oppose contre toute action militaire américaine contre Pyongyang qui donnerait au final aux États-Unis, l’opportunité de renforcer sa présence à l’Est de ses frontières.

D’un autre côté, cette crise représente aussi un triple atout diplomatique pour Poutine, qui dès lors peut disposer d’un levier pour négocier, d’une part, avec les États-Unis, sur l’évolution future du dossier ukrainien, d’autre part, avec la Chine pour une plus grande intégration de la Russie dans les partenariats commerciaux et de sécurité de la région Asie-pacifique et, enfin avec l’OTAN sur le gel du projet d’élargissement de cette organisation vers l’Est.

II.- Le modèle de trajectoire future de la crise nucléaire nord-coréenne

L’analyse précédente nous a permis de décrire comment la crise nucléaire nord-coréenne intervient comme agent structurant des relations internationales contemporaines. Dans le souci de sortir de l’incertitude « ad bellum », suscitée par l’escalade discursive entre Donald Trump et Kim Jong-un, il nous revient maintenant de décrire les variables structurelles qui vont concourir à orienter la course des actions entre les protagonistes de cette crise.

1.- Les déterminants des choix d’action des acteurs dans la crise

Conformément au contexte international et interne propre à chacun des acteurs concernés, le paradigme du choix rationnel, nous permet de considérer le jeux de quatre variables spécifiques dans la structuration du choix d’action de ces acteurs, dont : diplomatique, institutionnelle, économique et stratégique.

1.1) La variable diplomatique

La rationalité de la culture politique américaine cherchera toujours autant que faire se peut à faire l’économie d’une guerre avec la Corée du Nord et à préserver l’appui de l’opinion publique internationale, aussi longtemps que les sanctions économiques des Nations unies se révèleraient efficaces.

Puisque la Chine et la Russie sont elles aussi contre une intervention armée des États-Unis dans la péninsule, elles ont tout autant intérêt à capitaliser aussi sur l’efficacité des sanctions économiques internationales comme alternative à toute autre stratégie unilatérale américaine. Sans oublier que cette crise donne à la Russie et particulièrement à la Chine l’opportunité de faire valoir un certain leadership mondial dans la gestion pacifique des conflits internationaux de grandes envergures.

Pour ce qui est de la Corée du Nord, même si les multiples essais nucléaires et les menaces incessantes de Jong-un contre le Japon ou les États-Unis, laissent l’impression, que ce pays est prêt à la guerre, il ne s’agit en principe que d’une stratégie d’intimidation et de chantage destinée à précipiter des négociations bilatérales ou plurilatérales avec Washington, ce qui aura pour avantage de légitimer à posteriori la position de Pyongyang et de placer définitivement les américains devant le fait accompli.

1.2) La variable institutionnelle

En dépit de l’escalade des menaces verbales entre Kim Jong-un et Donald Trump, il est difficile que l’un des deux camps prenne l’initiative de la guerre, en raison des limitations propres à leurs structures politico-institutionnelles internes.

Pour ce qui est tout d’abord des États-Unis, il va sans dire que le régime démocratique américain a non seulement l’avantage d’instituer un modèle d’institutionnalisation du pouvoir politique qui empêche, suivant le postulat de la « polyarchie » ( O’donnell, 1994) l’exercice d’un pouvoir personnel et absolu du Chef de l’État, mais aussi le mérite d’édifier une culture politique de « vertical accountability » (Mazzuca, 2000) qui décourage des décisions ou politiques qui ne soient pas conformes aux attentes de l’opinion publique américaine. Sur cette base, les envolées verbales de Trump sur Twitter ou dans les médias traditionnels peuvent être considérées seulement comme de simples parades discursives et folkloriques, liées à la personnalité du nouveau locataire de la Maison blanche, plutôt que l’expression de la volonté de toute l’administration américaine.

En ce qui est de la Corée du Nord, il faut comprendre en dépit du fait qu’elle soit une dynastie héréditaire et à parti unique, ce régime construit traditionnellement la légitimité du pouvoir autour essentiellement de ce que Max Weber appelle, la figure charismatique du Chef (W.,1971), grâce aux propagandes et cultes de personnalité. A ce titre, les autorités nord-coréennes sont bien conscientes qu’elles ne peuvent rivaliser militairement avec les États-Unis et qu’en cas de défaite militaire, la légitimité charismatique des dirigeants du régime risquerait de voler en éclat, ce qui pourrait conduire à des mutineries au sein de l’armée ou des soulèvements populaires pendant les périodes de famine.

En outre, même si le gouvernement chinois peut se délier facilement des contraintes de leur appareil institutionnel et normatif et de leur opinion publique, il sait qu’il a intérêt d’éviter toute confrontation militaire directe avec les États-Unis, qui risquerait d’affaiblir le régime et de créer des conditions favorables à une révolution démocratique en Chine. Les mêmes considérations valent aussi pour la Russie, qui en dépit d’une relative autonomie de Poutine vis-à-vis de l’appareil politico-administratif et de la société civile russe, ne risquerait de créer une situation d’instabilité interne qui déboucherait sur la contestation de son leadership à la tête du Kremlin.

1.3) La variable économique

Pour mieux comprendre l’importance de la variable économique sur le choix d’action des acteurs impliqués dans la crise nucléaire nord-coréenne, il conviendrait d’abord de classer les protagonistes en trois groupes distincts, dont G-1 : la Chine versus le Japon et la Corée du Sud ; G-2 : les États-Unis versus la Chine et la Russie et G-3 : la Corée du Nord versus la Chine et la Russie.

-  La variable économique du point de vue du G-1 : En dépit des rapports conflictuels sous-jacents entre la Chine et le Japon (soit en raison de l’histoire de la domination japonaise sur la Chine de 1895 à 1945, de la rivalité entre Tokyo et Pékin pour le leadership régional ou des litiges relatifs à des territoires maritimes), leurs échanges commerciaux bilatéraux n’ont pas cessé de progresser au point que sur les 609,7 milliards de dollars d’importation du Japon, les marchandises en provenance de la Chine représentent en moyenne depuis 2015, 26,7%. Vu que le Japon exporte pour 17,5% vers la Chine, Pékin devient à la fois le premier fournisseur et le deuxième client de Tokyo. Parallèlement, les échanges commerciaux entre la Chine et la Corée du Sud s’élèvent en moyenne à plus de 200 milliards de dollars. Lorsqu’on sait que 26.1% des marchandises exportées par Seoul sont destinées à la Chine et que 16% de ses importations proviennent de ce même pays, il n’étonne point que la Chine soit à la fois le premier client et le premier fournisseur de la Corée du Sud.

-  La variable économique du point de vue G-2 : Pékin a exporté en 2016 vers les États-Unis pour un montant de 462,6 milliards de dollars, ce qui fait d’elle le premier fournisseur de Washington. Les exportations de la Chine vers les États-Unis sont tellement importantes que la balance commerciale américaine a accusé en 2016, selon Donald Trump, un déficit s’élevant à 347 milliards de dollars. En outre, même si les relations entre les États-Unis et la Russie se sont nettement améliorées durant le couple Obama-Poutine, que du temps de l’administration des Bush (père et fils), des entraves structurelles, tels la corruption et la lourdeur de la bureaucratie du côté de Moscou et les obstacles politiques, liés notamment aux sanctions adoptées par Washington dans le cadre de la crise Ukrainienne limitent les échanges commerciaux entre ces deux pays. A preuve, avec 4,1% d’exportation vers la Russie contre 1% d’importation, les États-Unis ne sont que le 8ème partenaire commercial de Moscou. Ainsi, si le volume des échanges bilatéraux entre les États-Unis et la Russie est estimé en 2016 seulement à 8,7 milliards de dollars, les échanges de Moscow avec la Chine sont évalués à 78.890 milliards, soit 44,5 milliards de dollars en termes d’importation et 34,36 milliards en termes d’exportation. Tandis que, pour les mêmes périodes concernées, les échanges commerciaux entre la Russie et les pays de l’Union européenne restent plus ou moins stable à 233 milliards, ce qui fait de l’Europe le premier partenaire commercial de la Russie.

-  La variable économique du point de vue du G-3 : En ce qui est de la Corée du Nord, 85% de ses échanges sont tournés vers la Chine. Malgré les sanctions des Nations unies, elle continue d’importer en moyenne pour 2,95 milliards de dollars de la Chine et d’y exporter pour 2,34 milliards, ce qui fait de Pékin le premier fournisseur et le premier partenaire commercial de Pyongyang. Au total, le commerce entre les deux pays s’est élevé en moyenne seulement à 5,78 milliards de dollars en biens et services. En outre, les relations entre la Corée du Nord et la Russie, gelées à cause de la reconnaissance par Moscou de la Corée du Sud en 1991 ont été nettement améliorées depuis la visite de Poutine à Pyongyang en juillet 2000. Et même si c’est le Japon, la Chine et la Corée du Sud qui représentent les piliers de la stratégie commerciale de la Russie dans la région Asie-pacifique, la Corée du Nord s’ouvre de plus en plus au commerce avec la Russie dans l’idée de diversifier ses relations commerciales, dominées par la Chine et d’accroitre son autonomie vis-à-vis de Pékin. Si les recettes d’exportation de la Corée du Nord avoisinent annuellement les 3 milliards de dollars, 33% dérivent de la vente de charbon, soit près de 91 millions de dollars. La part de la Moscow dans ces recettes ne représente pourtant que 2,3%. Ceci dit, dans l’ensemble, la Russie n’exporte vers la Corée du Nord que pour un total de 78 millions de dollars.

1.4) La variable stratégique

Par souci de conceptualisation, nous regrouperons les acteurs de la crise nucléaire nord-coréenne, en trois classes, suivant leur motivation stratégique, soit, C-1 : Corée du Nord ; C-2 : Chine-Russie et C-3 : États-Unis-Japon-Corée du Sud.

-  La variable stratégique du point de vue de la C-1 : S’il y a un point sur lequel le néoréalisme et le néolibéralisme en Relations internationales sont d’accord, c’est le fait que l’augmentation considérable de la capacité matérielle d’un État conduit toujours à une dynamique de redistribution de la puissance au sein du système international au profit de celui-ci (Waltz, 1979). Ce postulat nous permet de comprendre qu’avec les avancées inattendues actuelles de la Corée du Nord en matière de technologie nucléaire et balistique, les dirigeants nord-coréens ne voudront jamais laisser passer cette opportunité de gagner une place au rang des puissances nucléaires au monde. Ce qui revient à dire, que contrairement aux autres acteurs concernés par cette crise, la Corée du nord est le seul qui serait prêt à jouer la politique du « tout ou rien ». Cette attitude radicale est d’autant plus inévitable que Kim Jong-un semble être marqué par un fort « complexe de la performance », et estime qu’il est investi d’une mission divine, celle de détruire le grand Satan américain.

-  La variable stratégique du point de vue de la C-2 : Parallèlement aux motivations nord-coréennes, la Chine et la Russie espèrent seulement que les effets résiduels de la crise contribuèrent à moyen et long terme à réduire la prestance des États-Unis dans le monde, à effriter leur leadership dans la région Asie-pacifique en matière de sécurité et à plomber leur projet de partenariat Trans-pacifique. D’où la raison pour laquelle, ces deux puissances régionales préfèrent jouer la carte du dialogue, en espérant avoir les américains par l’usure, à travers de longs processus de négociations.

-  La variable stratégique du point de vue du C-3 : Pour Washington, Tokyo et Seoul, le seul fait pour Pyongyang de disposer de l’arme nucléaire constitue en soi, conformément au postulat du « dilemme de sécurité », un « casus belli » ou une menace imminente pour leur sécurité, sans compter que cela ouvre la possibilité à d’autres gouvernements hostiles, comme l’Iran ou la Syrie de vouloir accéder à leur tour à la technologie nucléaire d’application militaire. Dans ce contexte, ce troisième groupe d’acteurs sont plus favorables au maintien du « statut quo ante » et à une solution immédiate de la crise, quitte à employer des moyens de contraintes radicaux pour forcer Pyongyang à un retour en arrière.

2.- Le modèle de solution généré par l’approche du choix rationnel

Pour des raisons de commodité conceptuelle, nous affecterons à chacune des quatre variables analysées précédemment un indice allant de 0 à 10, suivant son degré d’importance dans le choix des décisions des acteurs et une logique de pensée rationnelle « en finalité ».

1o) L’estimation des indices de la Variable diplomatique : USA = 5 ; Chine = 10 ; Russie = 10 ; Corée du Nord=10 : Ces valeurs ont été estimées ainsi du fait que la voie diplomatique dans la gestion de la crise demeure primordiale pour la Chine, la Russie et la Corée du Nord. A contrario, le score moyen des États-Unis s’explique par le fait que l’obstination de la Corée du Nord et le manque de confiance de Washington dans les efforts diplomatiques de la Chine et la Russie pour modérer Pyongyang l’oblige à ne considérer les négociations que comme une simple voie alternative, à côté d’autres mesures de contraintes militaires. Ceci dit, si les autres acteurs de la crise expriment 0% de tendance à la guerre, les États-Unis affichent, en raison de son scepticisme dans les moyens diplomatiques, 50% de prédisposition à une issue non pacifique de la crise.

2o) L’estimation des indices de la Variable institutionnelle : USA= 7 ; Chine = 7 ; Russie= 7 ; Corée du Nord = 7 : Ces indicateurs stipulent que les contraintes institutionnelles sont très déterminantes dans les cours d’action de tous les acteurs. Même si on sait que les États-Unis peuvent jouer la fibre patriotique et le « mythe de la destinée manifeste » pour obtenir une certaine adhésion de son opinion publique, ils savent qu’ils auront du mal à mobiliser (dans l’immédiat tout au moins) l’ensemble de leurs alliés traditionnels dans cette guerre. Le score élevé de cette variable dans le cas de la Corée du Nord, considéré pourtant comme une dictature totalitaire, s’explique du fait que, d’un côté les dirigeants nord-coréens sont conscients qu’ils n’ont ni les ressources militaires, ni les ressources économiques suffisantes pour faire une guerre contre les États-Unis et de l’autre, ils ne savent pas jusqu’où la Chine et la Russie seront prêtes à les soutenir en cas de conflit militaire ouvert avec Washington. Pour ce qui est de la Chine et de la Russie, même si elles peuvent se passer de la volonté de leur opinion publique, elles savent que même si elles mettent ensemble leurs ressources militaires, celles-ci ne pourront jamais rivaliser avec celles de l’OTAN et des États-Unis réunis, au cas où l’alliance devait appuyer les américains. Ainsi, si le poids des contraintes institutionnelles dans les choix d’action des acteurs est évalué à 70%, l’ensemble des acteurs n’ont par voie de conséquence que 30% de chance de choisir l’option de la guerre.

3o) L’estimation des indices de la Variable économique : USA=10 ; Chine= 10 ; Russie= 10 ; Corée du Nord= 5 : Ces indices attestent que, hormis la Corée du Nord, dont les intérêts commerciaux ne seront que moyennement affectés par la guerre, les conséquences économiques représenteront un coût d’opportunité trop élevé pour tous les autres acteurs. Ce niveau d’impact extrêmement élevé de la guerre sur l’économie de ces pays s’explique d’abord par le très haut degré d’interdépendance des économies américaine et chinoise, sans oublier que c’est environ 347 milliards de dollars d’excédent de la balance commerciale provenant seulement des États-Unis que la Chine risque de perdre si elle devait entrer en guerre contre Washington. Du côté de la Russie, même si l’enjeu commercial par rapport aux États-Unis n’est pas très significatif, Moscou risque aussi de ne plus pouvoir espérer commercer avec à la fois avec son premier partenaire commercial, en l’occurrence, l’Union européenne et très certainement aussi avec tous les autres pays membres de l’OTAN, ceci, sans oublier les autres pertes commerciales vis-à-vis du Japon, de la Corée du Sud et de Taiwan. Ceci dit, l’infime part de la Chine et de la Russie dans l’économie de la Corée du Nord ne pourrait jamais compenser les pertes d’une rupture des relations commerciales avec les États-Unis et l’Europe. Conformément donc à la théorie de l’« interdépendance » et à la thèse « transactionnelle », le cout d’opportunité sera trop élevé au niveau commercial pour la Chine et la Russie. Fort de ce calcul économique, seule la Corée du Nord peut encore avoir une propension à la guerre s’élevant à 50%, contre 0% pour les autres acteurs de la crise.

4o) La Variable stratégique : USA= 10 ; Chine= 5 ; Russie=5 ; Corée du Nord =10 : ces valeurs témoignent le fait que les enjeux stratégiques de la crise sont extrêmement plus élevés pour les États-Unis et la Corée du Nord, que pour la Chine et la Russie. Cela s’explique par le fait que l’accession de Pyongyang à l’arme nucléaire est considérée dans la tradition de pensée « néoréaliste » américaine comme un « dilemme de sécurité ». Ce qui fait que comme nous l’avons déjà vu, l’augmentation de la puissance militaire des nord-coréens, associée aux hostilités traditionnelles du régime seraient perçues légitimement comme une menace orientée contre la sécurité des États-Unis et de leurs alliés dans la région. En ce qui concerne la Chine et la Russie, même si leur sécurité ne sera pas dans l’immédiat affectée par le nouvel statut de puissance nucléaire de la Corée du Nord, ces deux pays partagent des frontières terrestres communes avec la Corée du Nord, sans compter qu’ils savent qu’à l’avenir, Pyongyang pourrait toujours tenter d’accéder à une autonomie totale dans sa politique extérieure et de sa politique de défense vis-à-vis d’eux. En raison de l’importance de ces enjeux stratégiques, dans les choix d’action des acteurs, il est donc logique que les États-Unis et la Corée du Nord manifestent 100% de tendance favorable à la guerre, alors que la Chine et la Russie n’y soient disposées que moyennement, soit à 50%.

Au final, l’ensemble de ces indicateurs nous permet de modeler les choix d’action des acteurs dans la crise nucléaire nord-coréenne comme suit :

VD VI VE VS Tendance pro-guerre en %
USA 50 30 0 100 180 soit 45%
CHINE 0 30 0 50 80 soit 20%
RUSSIE 0 30 0 50 80 soit 20%
COREE
DU NORD 0 30 50 100 180 soit 45%

Ce qui nous indique clairement qu’en considérant toutes les variables diplomatiques, institutionnelles, économiques et stratégiques, les États-Unis et la Corée du Nord ont chacun 45% de chance de faire le choix de la guerre, alors que le risque pour la Chine et la Russie de faire ce même choix n’est que de 20%.

Toutefois, le paradigme du choix rationnel ne s’arrête pas là. Car l’expression de ces indices ne veut pas dire que la guerre se fera automatiquement entre les américains et les nord-coréens. Ces indicateurs postulent seulement que les conséquences du développement du programme nucléaire nord-coréen sont considérées comme des enjeux tellement déterminants pour la survie des intérêts commerciaux, énergétiques et stratégiques des américains dans la région-Asie-Pacifique que Washington serait prêt, au cas où les sanctions économiques et diplomatiques n’aboutiraient pas à court terme, à prendre les risques d’une « dissuasion directe », voire même d’une « dissuasion élargie » contre Pyongyang (Huth, 1999).

Cependant, étant consciente de l’effet structurant et déterministe que la crise nucléaire nord-coréenne exerce dans les schèmes de pensée géostratégique ou de sécurité nationale américaine, la Chine aura certainement tout intérêt à obtenir par elle-même le renversement du régime de Pyongyang, de sorte à éviter que la défaite des nord-coréens face à Washington ne puisse profiter à une réunification de la péninsule sous l’égide des États-Unis.

L’ouverture du « strategic thinking » chinois à une telle perspective, non moins paradoxale, serait d’autant plus logique que Pékin sait que les américains pourront négocier en secret avec les Russes la reconnaissance de leurs droits légitimes sur la Crimée, ainsi que la fin du processus d’élargissement de l’OTAN vers l’Est dans le but d’obtenir la neutralité de Moscow dans cette future guerre.

En guise de conclusion, loin de se limiter à déterminer si la crise nord-coréenne débouchera ou non sur une guerre, ce travail a voulu davantage démontrer comment la volonté de réforme de l’équilibre des puissances par la Corée du Nord provoque des interactions systémiques globales, dont les conséquences collectives générées vont naturellement dans le sens de l’echec du projet de Pyongyang.

Dans ce contexte de déterminisme systémique, la question de la survie du régime de Kim Jong-un n’est plus en débat. Ce qui aujourd’hui devrait être considéré comme tel, c’est plutôt les catégories de contingences qui pourraient soit hâter la chute du régime de Pyongyang, ou simplement le transformer de l’intérieur. En d’autres termes, la question qui est discutable à l’heure actuelle, c’est plus de savoir quel scenario opérationnel sera mis en œuvre pour rétablir le « statut quo ante » en Corée du Nord. La Chine prendra-t-elle le risque de laisser les américains et leurs alliés prendre l’initiative de la solution finale ? Ou s’empressa-t-elle de provoquer elle-même la chute du régime ? Va-t-on utiliser le « hard power », c’est-à-dire, l’emploi de la force armée pour faire tomber Kim Jong-Un ? Ou seulement le « soft power », autrement dit la stratégie de l’assassinat, du coup d’État militaire, du soulèvement populaire ou de l’étouffement économique ?

Quoi qu’il en soit, de nombreux mécanismes de « mitigation » sont déjà à l’œuvre au sein de la société civile, de l’élite et de l’armée coréenne. Ces mécanismes mis en place notamment par la CIA conjuguent à la fois la corruption de hauts dignitaires civils ou militaires, l’infiltration, l’espionnage, la subversion, etc.

Me. James Boyard
Diplômé de l’ENA et de la Sorbonne
Enseignant-chercheur en Relations internationales
jboyard@yahoo.fr