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Aide-mémoire pour la réforme de la diplomatie et de la politique étrangère haïtienne, par James Boyard

Publié le jeudi 26 octobre 2017

Depuis quelques mois, un certain nombre d’agents contractuels ou autres cadres parachutés par des mains politiques au sein des divers ambassades et consulats haïtiens à l’étranger ont été informés de la volonté du gouvernement haïtien de se libérer de leur service. Cette mesure qui s’inscrit dans l’idée de lutter à la fois contre le phénomène d’obésité du personnel diplomatique et la pratique de nomination politique au sein des ambassades et consulats haïtiens ne peut-être qu’encouragée.

Toutefois, nous devons aussi préciser que le problème du sureffectif du personnel diplomatique et consulaire affecté à l’étranger ne représente en réalité qu’une partie infime des défis majeurs auxquels la diplomatie haïtienne est confrontée depuis au moins trois décennies. En effet, loin des regards du citoyen ordinaire et de l’écho dans la presse, la diplomatie haïtienne fait surtout face à deux autres problèmes structurels et super-structurels : les « déficits organisationnels » du Ministère des Affaire Etrangères (MAE) et « l’absence de pensée de politique étrangère haïtienne ».

L’objectif de ce texte est justement d’adresser avec objectivité, rationalité et méthode ces deux autres problématiques susmentionnées, tout en proposant un cadre ontologique, théorique et méthodologique pour une redéfinition de la politique étrangère haïtienne.

I.- Le déficit organisationnel du Ministère des Affaires Etrangères

Comme c’est malheureusement le cas au sein de beaucoup d’institutions publiques haïtiennes, le Ministère des Affaires Etrangères connait une série de problèmes organisationnels de nature multidimensionnelle, dont notamment :

1o) L’inadaptation du cadre légal du Ministère : Datant de plusieurs décennies, la loi organique du Ier octobre 1987 du Ministère des Affaires étrangères et la loi sur la carrière diplomatique de 1958 ne sont aujourd’hui ni adaptées aux besoins de fonctionnement normal de l’institution ni en adéquation avec les dispositions régissant le statut de la fonction publique haïtienne, modifié substantiellement en 2005. Ce déficit du cadre règlementaire et normatif du MAE, en plus de laisser la porte ouverte à toute sorte de pratique « patrimonialiste », « paternaliste » et « gérontocratique », n’encourage pas une culture organisationnelle fondée sur l’optimisation des ressources et des résultats.

Le cadre légal et règlementaire se rapportant au fonctionnement du MAE mérite non seulement d’être ajusté objectivement, de manière qu’il soit en adéquation avec les exigences fonctionnelles et opérationnelles du Ministère, mais aussi renforcé par de nouvelles normes, procédures ou directives réglementaires, destinées à mettre l’accent davantage sur les questions, tels, les protocoles de fonctionnement du Ministère, le statut des diplomates et des membres des Organisations internationales résidant en Haïti, les procédures de recrutement et d’avancement des personnels diplomatiques du Ministère et bien entendu les attributions et fonctionnement de chaque service interne et externe du MAE.

2o) La sous-qualification cadres du MAE : L’un des déficits majeurs qui affectent le fonctionnement du Ministère des Affaires étrangères reste le manque cruel de cadres formés et expérimentés. Cette situation de carence des ressources humaines qualifiées touche aussi bien les services internes que les ambassades, les missions permanentes et les consulats haïtiens à l’étranger. Ces déficits d’ordre technique génèrent en principe trois difficultés pratiques : (1) une incapacité pour le Ministère à produire des documents de méthode ou des plans d’action de qualité standard ; (2) une incapacité du personnel à assurer un traitement efficace et efficient des dossiers courants ; et (3) une incapacité des représentants diplomatiques à promouvoir les intérêts du pays ou à défendre les intérêts des nationaux expatriés à l’étranger.

Pour pallier ce déficit technique, il serait donc indispensable de renforcer la structure de formation et de perfectionnement du Ministère et de transformer l’Académie diplomatique, Jean Price Mars, en un véritable centre d’enseignement supérieur et spécialisé, chargé de dispenser une formation continue et plus approfondie notamment en diplomatie de crise, doctrine et organisation des missions de maintien ou de construction de la paix, diplomatie préventive, techniques de négociations internationales, gestion de crise, économie et développement international, intervention humanitaire, coopération transfrontalière et sécurité internationale (…)

Dans le même contexte, il serait utile d’envisager le renforcement notamment de l’expertise de la Direction des affaires juridiques (DAJ), en matière de droit international, en recrutant au sein des universitaires, des doctrinaires ou juristes internationaux, ayant notamment une grande maitrise du droit de la sécurité collective, du système interaméricain des droits de l’homme, des droits humanitaires et des procédures juridictionnelles et non juridictionnelles de règlement de conflits internationaux. Forte de cette solide expertise légale, la Direction des affaires juridiques pourrait non seulement jouer pleinement son rôle de conseil juridique du gouvernement pour toutes les questions qui concernent l’ordre juridique international, mais agir aussi comme outil de production des « politiques juridiques extérieures » de l’Etat.

D’un autre côté, il faudra aussi adopter un plan de carrière destiné à réglementer de manière rigoureuse, objective et transparente le recrutement et l’avancement de la carrière des cadres du Ministère, de sorte au moins que les cadres subalternes et intermédiaires puissent être recrutés sur la base d’un concours (classique ou sur titre) et que le déroulement de leur carrière soit assuré en fonction de leur productivité ou de leur mérite et non au regard de leurs accointances politiques ou personnelles. Enfin, il conviendra de moderniser la direction des ressources humaines afin que celle-ci puisse assurer une gestion du personnel axée plus sur la performance et les résultats.

3o) Le déficit infrastructurel et d’image publique : Le Ministère des Affaires Etrangères est le premier Ministère régalien de l’appareil politico-administratif haïtien. Ce dernier se présente, dans le cadre de ses responsabilités liées à la conduite de la politique extérieure, comme le premier organe de contact d’un étranger avec le territoire national. Or, l’ensemble des services internes de la chancellerie sont logés dans des locaux non fonctionnels, dont l’apparence physique extérieure est loin de symboliser la haute dignité de l’Etat haïtien. Il arrive aussi que certains de nos ambassades ou consulats à l’étranger soient installés dans un environnement physique et urbain peu propice à la conduite des affaires officielles de l’Etat.

Conséquemment à ce fait, dans l’idée de réhabiliter les symboles du pays à l’extérieur, d’améliorer les conditions de travail de nos personnels diplomatiques, tant au niveau des services internes qu’externes et d’augmenter du même coup la productivité individuelle des fonctionnaires, il est primordial d’aménager les services internes et externes de la chancellerie dans des bâtiments plus modernes et fonctionnels, disposant bien sûr de toutes les commodités d’usage et les facilités en technologie de l’information et de communication.

4o) L’inadaptation du modèle organisationnel des services internes : Depuis sa création, le Ministère des Affaires étrangères est organisé en un ensemble de directions centrales aménagées essentiellement sur une base fonctionnelle, plutôt que géographique. Cet aménagement structurel traditionnel, en priorisant une division administrative verticale de l’activité du MAE, ne permet pas à la Chancellerie haïtienne de maitriser les enjeux géopolitiques actuels et de concevoir une politique extérieure en fonction de la mouvance spatiale des forces d’attraction ou des dynamiques de redistribution permanentes de la puissance dans l’ordre international. Puisqu’elle ne se limite ainsi qu’aux aspects généraux et bilatéraux des relations internationales, la diplomatie haïtienne perd l’avantage des atouts régionaux, ainsi que les opportunités d’une coopération internationale alternative au système hégémonique mondial.

Pour renforcer donc le dynamisme de la diplomatie haïtienne et permettre un emploi optimal des compétences politiques et techniques, il est souhaitable d’instituer, à côté des directions fonctionnelles, de grandes directions régionales, chargées de porter, sur la base de la spécialisation spatiale, les objectifs de politique extérieure propre à certaines grandes régions tels, l’Amérique latine, l’Europe de l’Ouest et du Nord, l’Europe de l’Est et la Russie, l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, l’Afrique subsaharienne, l’Amérique du Nord, l’Asie-pacifique, sans oublier de prioriser un service technique spécialisé dans les affaires haitiano-dominicaines.

Dans cette même idée, il conviendrait aussi de créer une direction de coordination qui aura la responsabilité de contrôler les actions de l’ensemble des directions fonctionnelles et régionales et de veiller à la productivité de leurs services et au respect des objectifs définis dans la stratégie de politique étrangère du gouvernement, à travers un système d’évaluation périodique de la performance.
5o) L’absence de structure stratégique et de planification : Alors que l’humanité vit depuis la fin de la Guerre froide dans un contexte de diplomatie de crise, le MAE est dépourvu en son sein d’organisme spécialisé chargée de produire, soit des documents d’analyse situationnelle sur l’évolution de la politique mondiale ou des documents d’analyse de risque relatifs aux nombreux phénomènes, évènements ou enjeux internationaux ou régionaux, susceptibles d’affecter de manière symétrique ou asymétrique les intérêts ou le territoire haïtien.

Pour que la réforme institutionnelle proposée soit intégrale, elle doit viser également le renforcement du niveau d’encadrement « stratégique » du Ministère. Pour cela, il faudrait d’une part, greffer aux missions courantes des directions techniques, une fonction d’analyse et de conception de plan d’action, tant à caractère bilatéral que multilatéral. Dans le même sens, il serait utile d’instituer un « Centre d’analyse et de prévision des risques internationaux (CAPRI) » au sein du Ministère, dont l’objectif serait d’étudier et d’analyser la société internationale en cours ou en devenir, aux fins de recommander au gouvernement haïtien des choix d’action stratégique ou diplomatique proactive allant dans le sens de la promotion ou de la préservation des intérêts du pays sur le long terme.

6o) Le télescopage institutionnel : Certaines questions liées à la politique étrangère d’Haïti sont conduites de fait par d’autres ministères, tels, le Ministère de la Planification et de la Coopération externe, qui se charge de promouvoir et d’orienter la coopération internationale suivant les priorités du gouvernement et de coordonner l’action des ONG étrangères fonctionnant dans le pays et le Ministère des Haïtiens vivant à l’étranger, qui a la charge de défendre les intérêts des nationaux haïtiens résidant à l’extérieur. Cette situation de duplication qui existe dans la gestion des relations entre Haïti et les États étrangers dilue l’action du Ministère des Affaires étrangères et affecte la cohésion des politiques publiques du gouvernement visant l’ordre international.

Pour réhabiliter donc le rôle central du Ministère des Affaires étrangères dans la conduite de la politique extérieure du pays et s’assurer de la cohérence des actions du gouvernement dans l’ordre juridique international, il serait mieux inspiré de transformer le Ministère des Haïtiens vivant à l’étranger, ainsi que le Ministère de la Planification et de la Coopération externe en des secrétaireries d’État, rattachées directement au Ministère des Affaires Etrangères. Dans le même contexte, pour éviter une dispersion fonctionnelle de ce ministère, la logique voudrait aussi que l’on transfère désormais la Direction des cultes qui lui était rattachée au Ministère de la culture.
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II.- L’absence de pensée de politique étrangère haïtienne

La politique étrangère d’un pays est destinée en principe à répondre à des enjeux de coopération ou de confrontation générés par les jeux de pouvoir entre les acteurs des relations internationales. Etant structurés par les dynamiques d’accumulation ou de perte de puissance ou de recherche de richesse ou d’influence, ces jeux de pouvoir au sein de la société internationale modifient constamment la configuration du système mondial.

Dans ce contexte, la politique étrangère de chaque pays est appelée à s’ajuster continuellement à la nouvelle donne internationale, en intégrant soit de nouveaux champs d’intérêt, de nouveaux enjeux soit de nouveaux acteurs dans la détermination des objectifs de politique étrangère et des stratégies d’action permettant d’atteindre des objectifs concrets et mesurables. Or, depuis la chute des dictatures civiles et militaires haïtiennes à la fin des années 1990, la diplomatie haïtienne semble être un navire sans gouvernails, condamné à errer dans les eaux troubles du système international et à subir constamment l’effet des vagues. Ce déclin de notre pays s’explique par le fait que l’Etat haïtien soit dépourvu depuis trente ans de « cadre de pensée stratégique en politique étrangère ».

En effet, acculés par un ensemble de problèmes d’ordre politique et économique interne, les gouvernements successifs d’Haïti ont cessé de penser « l’international », se contentant à mobiliser et orienter leurs ressources essentiellement vers la gestion de l’espace politique interne, afin de sécuriser le pouvoir politique, face aux menées subversives d’adversaires hostiles. Conséquemment à ce fait, notre pays a cessé d’être un acteur du système international, pour se transformer en un simple objet des relations internationales.

Aussi, face à la multiplication et l’aggravation des menaces d’ordre externe qui risquent chaque jour de compromettre définitivement notre souveraineté, le temps est venu aujourd’hui de repenser la politique étrangère haïtienne, en tenant compte de deux considérations théorique et pratique : le « renouvellement de la vision paradigmatique haïtienne en politique internationale » et une « redéfinition spatiale pragmatique du réseau de représentation diplomatique ».

1.- Pour un renouvellement de la vision paradigmatique haïtienne du système international

L’avènement depuis la fin de la Guerre froide de nouveaux types d’acteurs internationaux a conduit à un triple processus de transformation des relations internationales, que nous baptiserons de : « horizontal, vertical et transversal ». Nous parlons de transformations « horizontales », du fait que les relations internationales post-Guerre froide se sont « décentrées », sous l’effet de l’émergence de nouvelles puissances émergentes ou concurrentes comme : la Chine, le Brésil, l’Inde, l’Afrique du Sud, créant ainsi une dynamique de « multi-polarisation » du monde. Nous entendons par transformations, dites « verticales », le fait que ces relations internationales se soient « approfondies », en s’ouvrant à de nouveaux acteurs non étatiques internationaux, qui concourent directement à la gouvernance mondiale, tels que, les ONG, les mouvements sociaux transnationaux, les forums sociaux engagés, les médias internationaux, etc. Enfin, nous disons transformations « transversales », dans le sens que ces relations internationales se sont parallèlement « élargies », en englobant de nouveaux enjeux internationaux, plus sociaux que politique, comme les problématiques de l’environnement, des inégalités sociales, des droits de l’homme, les questions du genre, les enjeux de la bonne gouvernance, etc.

Dans ce contexte, les décideurs haïtiens se doivent de « ré-appréhender » la scène internationale, sortir de l’orthodoxie des relations internationales, fondée sur la primauté des formes de rapports « symétriques » et redéfinir une politique étrangère, basée plus sur la nature « asymétrique » des relations internationales contemporaines, intégrant les trois transformations, dites « horizontales, verticales et transversales ».

2.- Pour une redéfinition spatiale de la représentation diplomatique haïtienne
Etant accessoire à une vision paradigmatique inadaptée des relations internationales contemporaines, l’incapacité de notre diplomatie à jouer pleinement son rôle de promotion et de défense des intérêts du pays vis-à-vis d’autres acteurs étrangers s’explique aussi par la situation de « sous-intégration » du pays dans le système international.

En effet, avec moins d’une trentaine d’ambassades et de missions permanentes à l’étranger, Haïti est surement parmi les pays qui participent le moins à la vie internationale. Face à une communauté internationale composée de plus de 200 États, dont 193 sont membres des Nations unies et de plus de 300 organisations internationales à vocation universelle ou régionale, le pays est non seulement sous-représenté au niveau de la diplomatie bilatérale, c’est-à-dire, dans les rapports officiels d’État à État, mais aussi au niveau de la diplomatie multilatéral, à savoir les relations diplomatiques entre État et organisation internationale.

Comme preuve, la République d’Haïti n’est représentée presqu’exclusivement qu’auprès des grandes capitales nord-américaines, européennes et latino-américaines. En dehors, d’une ambassade à Taiwan, au Japon et au Bénin, le pays n’est pas représenté dans la région Asie-pacifique, en Afrique subsaharienne et maghrébine, ainsi que dans tout le monde arabo-musulman.

Évidemment, vu que la diplomatie multilatérale permet à des États qui n’ont pas de rapports diplomatiques bilatéraux et qui sont membres d’une même organisation internationale de discuter, de négocier et d’échanger, le pays aurait pu toujours compter sur cette sorte de « diplomatie économe » pour se rapprocher des autres États, dont les territoires ne sont pas couverts par le réseau diplomatique haïtien. Mais seulement voilà, à cause du fait que les prérogatives de membre de plein droit d’Haïti soient constamment affectées par l’incapacité des personnels de certaines missions permanentes à conduire des débats sur des thématiques trop techniques ou par la suspension ou limitation du droit du pays à composer les sous-structures de l’organisation (en raison de non-paiement de ses cotisations obligatoires) le pays ne peut même pas exploiter pleinement les atouts de cette diplomatie économe.

Au final, Haïti est non seulement sous-représentée au niveau du système des Nations unies, de l’OEA, de la CARICOM et de la CELAC et maintenue en dehors des structures des autres organisations régionales, elle est aussi mal connue, mal perçue, et surtout mal aimée à l’étranger.

Autant dire, quelle que soit la nature politique du gouvernement qui en prendra l’initiative, toute stratégie de réforme de la diplomatie haïtienne doit nécessairement porter sur la nécessité de redéfinir une nouvelle « cartographie » de déploiement du réseau diplomatique haïtien, tenant compte des quatre grandes considérations stratégiques suivantes : « la redistribution de pouvoir sur la scène internationale au profit des nouvelles puissances émergentes », « l’affirmation d’autres formes de multilatéralisme alternatif ou subsidiaire », « la montée en force de la société civile internationale » et « le développement de la coopération décentralisée » :

-  Le positionnement d’Haïti vis-à-vis de la nouvelle cartographie internationale de la puissance : Le système d’équilibre de la puissance n’est pas statique, il évolue constamment sous l’effet de plusieurs facteurs qui peuvent intervenir concurremment ou de manière isolée. Il peut s’agir soit de puissances secondaires, qui cherchent à exploiter une fenêtre d’opportunité pour modifier en leur faveur la configuration géopolitique mondiale ou régionale, soit de nouveaux acteurs étatiques ou non étatiques qui arrivent à influencer profondément le cours des relations internationales, par le biais des richesses ou de puissance qu’ils ont accumulé ou des valeurs et principes qu’ils sont porteurs.
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Face à cette configuration multipolaire du système mondial, la République d’Haïti gagnerait d’abord à « décentrer » sa diplomatie, en relocalisant ses missions de représentation diplomatique à l’étranger de manière plus rationnelle et à travers une aire géographico-culturelle plus variée.

Ainsi, sans pour autant rompre ses relations avec les grandes capitales occidentales, le gouvernement haïtien doit s’ouvrir davantage aux perspectives des « relations Sud/Sud », en priorisant des rapports avec les États, disposant soit de grandes capacités de ressources matérielles ou financières, soit d’une grande maitrise des technologies industrielles. Suivant ce schéma que nous baptiserons de « diplomatie du développement », le gouvernement haïtien devrait rechercher à développer une « coopération ciblée » avec les pays tels que, l’Equateur et le Mali (pour des avantages liés à l’acquisition de produits pétroliers) ; le Brésil et l’Iran (pour favoriser les transferts technologiques et l’encadrement technique) ; la Chine populaire et le Vietnam (pour le développement infrastructurel et de l’agriculture) ; Israël, l’Afrique du Sud et la Russie (pour la formation, l’équipement et l’organisation de l’Armée haïtienne) ; les Monarchies du Golfe (pour les transferts de capitaux et les investissements directs étrangers) ; etc.

-  Le Positionnement d’Haïti face à l’affirmation des modèles alternatifs et subsidiaires de multilatéralisme : Dans ce même contexte d’assimilation des nouvelles réalités de la politique internationale, les autorités haïtiennes doivent comprendre que les puissances occidentales et les organisations internationales traditionnelles, telles, les Nations unies, l’OEA (…) ne sont pas les seuls acteurs capables d’influer radicalement sur le cours des relations internationales, certaines organisations internationales, moins importantes, telles, la CARICOM, l’Union Africaine, la CELAC (…) ont aussi la capacité de participer dans la structuration du système régional ou mondial contemporain, en dégageant à partir des dynamiques de solidarité régionale ou sous régionale, un poids diplomatique décisif dans la politique mondiale.
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Conséquemment à ce fait, le gouvernement haïtien doit engager des efforts diplomatiques supplémentaires afin de renforcer son statut de membre de plein droit ou d’observateur auprès des organisations sous-régionale, de sorte à profiter des effets résiduels de leur poids diplomatique au profit de la conduite et de la défense des intérêts haïtiens au niveau du continent ou sur la scène internationale.

Dans cette même optique, avec la perte progressive de légitimité accusée par les modèles de multilatéralisme traditionnel, comme les Nations unies ou l’OEA, Haïti a aussi intérêt à développer des rapports privilégiés avec les « forums multilatéraux subsidiaires », tels les Clubs diplomatiques privés de certaines grandes capitales occidentales, le Core Group, le groupe dit « amis d’Haïti »…, afin de bénéficier de leur influence lobbyiste auprès de l’opinion publique et de certains gouvernements étrangers ou institutions internationales.

Enfin, le gouvernement haïtien doit faire valoir auprès des Etats africains composant l’Union africaine, son statut de « diaspora africaine en Amérique », afin de bénéficier d’une intégration pleine et entière au sein de cette dite organisation et profiter du même coup de son poids diplomatique au sein des Nations unies pour promouvoir les intérêts haïtiens.

-  Le positionnement d’Haïti vis-à-vis de la société civile internationale : L’un des aspects les plus marquants du système mondial post-westphalien est le rôle considérable joué par l’opinion publique internationale dans le processus de légitimation de la politique internationale. Guidés en effet par des motivations plus sociales que politiques, la plupart des ONG, des fondations philanthropiques et des mouvements sociaux transfrontaliers, s’emploient activement à travers leur militantisme social, politique et financier à peser sur les mécanismes internationaux de production d’idéologies, de normes et de procédures, à la base du système de la gouvernance mondiale. Les décideurs haïtiens ne peuvent donc continuer à ignorer le poids de la société civile internationale, aussi bien dans le processus de légitimation de la politique internationale que dans le processus de transformation continue du système mondial.
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Pour permettre au pays de profiter des actions conduites par ces entités non étatiques, notamment en faveur du développement et de la promotion des droits de l’homme, le gouvernement haïtien gagnerait à aménager dans ses stratégies d’actions diplomatiques des mesures particulières vis-à-vis de ces acteurs sociaux transnationaux.

Pour ce qui concerne particulièrement les ONG intervenant en Haïti, les autorités haïtiennes doivent instituer à travers la nouvelle Secrétairerie d’Etat à la planification et à la coopération externe un protocole opérationnel qui redéfinirait les rapports du gouvernement avec les ONG étrangères. Etant entendu que ce protocole opérationnel devrait avant tout accorder un intérêt particulier tant aux procédures de contrôle du fonctionnement des ONG qu’aux mécanismes d’évaluation de leur performance sur le terrain. Ainsi, en plus de permettre d’assurer l’alignement systématique des actions des ONG étrangères sur les priorités de développement de l’Etat, ces outils de contrôle institutionnel aura aussi l’avantage de lutter contre les cas d’utilisation de ces ONG par des puissances étrangères à titre d’instruments de « diplomatie publique » hostiles au gouvernement haïtien.

-  Le nouveau développement de la coopération décentralisée : Avec le triomphe de l’idée de la décentralisation dans le monde occidental, de nombreuses collectivités locales, tels des municipalités, des départements ou des régions ont pu acquérir sur la base de leur large autonomie financière et administrative, une véritable compétence dans le domaine de la coopération internationale qui leur permet de participer dans la gouvernance mondiale, donnant ainsi naissance au concept de « Gouvernance multiniveau ».
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En effet, à cause de la tendance de plus en plus asymétrique des relations internationales contemporaines, ces acteurs étatiques décentralisés interviennent de facto dans la structuration de la politique internationale, non seulement grâce à leur volonté manifeste d’influer sur le système gouvernemental de prise de décision, notamment en matière d’élaboration de politique publique, mais aussi et surtout grâce à leur capacité politique et financière de développer des programmes de coopération avec d’autres collectivités locales étrangères. Cette nouvelle forme de coopération internationale qui tend à promouvoir l’idée de « l’Etat-région » par opposition à celle de « l’Etat-nation » est encouragée par de nombreux programmes financiers de l’Union européenne et des Nations unies.

Dans ce contexte, le gouvernement haïtien se doit, sous couvert, des politiques de décentralisation, d’encadrer les maires et les assemblées interdépartementales, dans le développement et la mise en œuvre des programmes de coopération transnationale avec certaines grandes collectivités locales en Europe et en Amérique du Nord. Ce procédé permettra au gouvernement haïtien de profiter à la fois des avantages de la coopération internationale « classique » et des retombées de la coopération internationale « décentralisée ».

Pour conclure sur la question de la réforme de la diplomatie et de la politique étrangère haïtienne, il est utile d’insister sur le fait que la place qu’un Etat aspire à occuper sur la scène internationale est fonction de l’idée que celui-ci se fait de lui-même. En ce sens, les intérêts ou les objectifs poursuivis par un peuple au plan international se construisent dans le temps et dépendent du vécu historique collectif des membres de la population et des interactions de pouvoir qui façonnent les rapports entre, d’une part, l’élite politique, économique et intellectuelle et d’autre part, entre cette communauté interne et le monde extérieur.

Dans cette perspective, les décideurs politiques haïtiens doivent essayer, dans la formulation de la politique étrangère, de s’imprégner non seulement des paradigmes dogmatiques et idéologiques, qui donnent écho aux particularités sociologiques et historiques du pays, mais aussi et surtout des postulats de l’institutionnalisme du choix rationnel, qui permettent de rester lucide face au coût économique ou au rapport coût-bénéfice de chaque objectif diplomatique visé.

Me. James Boyard
Diplômé de l’ENA et de la Sorbonne
Enseignant-chercheur en Relations internationales
jboyard@yahoo.fr