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Haïti-Editorial

Et s’il s’agissait du pays et de la démocratie…

Publié le lundi 4 juillet 2016

S’il s’agissait du pays et de la démocratie, on verrait la majorité des acteurs politiques s’intéresser aux conditions de réalisation d’élections crédibles et honnêtes par un organisme électoral indépendant et compétent. On verrait alors tous les partis converger vers cet organisme afin de s’assurer des moyens dont il dispose et de sa bonne gestion de ces moyens. Au besoin, des ressources matérielles et humaines pourraient être mobilisées afin de lui venir en aide. Il serait alors question de la mise à profit de l’action civique et du rapatriement effectif des élections comme acte de souveraineté nationale.

S’il s’agissait du pays et de la démocratie, l’on verrait certes des gens s’intéresser à un président ou à un premier ministre. Mais pas nécessairement (et uniquement) dans le but de les remplacer par des alliés politiques. L’on verrait des acteurs politiques déterminés à empêcher que l’Exécutif puisse « organiser » lui-même des élections et les manipuler à souhait. D’ailleurs, ce fut une des revendications majeures du mouvement de 1986, cristallisée dans la Constitution de 1987 : plus jamais d’élections officielles ! Plus jamais d’élections organisées par l’Armée ou le Ministère de l’Intérieur. Les élections doivent être organisées par un organisme indépendant et souverain dénommé dans un premier temps Conseil Electoral Provisoire et dans un second Conseil Electoral Permanent.

Or, à quoi assiste-t-on depuis que nos soi-disant démocrates ont perdu le Nord ? Ils ne sont jamais parvenus à mettre en place le conseil électoral permanent. Qui pis est, hormis les élections de 1990, tous les scrutins organisés par la suite ont été manipulés par les Exécutifs successifs auxquels ont participé nombre de « démocrates ». Le président du CEP de l’année 2000, Léon Manus, a dû s’exiler pour échapper à la pression des « démocrates ». Deux de ses collègues avaient dû prendre le maquis. La tradition des élections officielles s’est poursuivie en 2006 avec un second tour refusé à Leslie Manigat face à René Préval. En 2010-2011, ce sont d’abord des élections organisées pour le candidat de « LESPWA-INITE », Jude Célestin, puis pour le candidat de « Repons Peyizan » Michel Martelly. En 2015 : encore des élections officielles. Cette fois-ci pour le nommé Jovenel Moise.

Faut-il contrôler l’Exécutif pour qu’il organise de nouvelles élections officielles en faveur de quelqu’un d’autre ? Ou faut-il neutraliser l’Exécutif et s’assurer que ce soit un CEP souverain et indépendant qui organise des élections honnêtes et crédibles ? Faut-il renvoyer un président provisoire et le remplacer par un autre ou faut-il, plutôt, décréter la mobilisation pour que le pays sorte définitivement de l’emprise des pouvoirs, quel qu’ils soient, et aussi de l’étranger, sur les processus électoraux ?

Les vrais démocrates devraient clairement se positionner par rapport à la question. Car, telle qu’elle est posée par les « faux démocrates », il semble que la question doit se jouer au niveau de la présidence ou de la primature. Comme quoi c’est de l’une ou de l’autre que dépendraient de bonnes élections. Or, l’on sait mieux que quiconque, que quel que soit l’individu qui sera hissé au pouvoir, il aura ses penchants politiques. Il pourra donc toujours être soupçonné de vouloir agir en faveur de l’un ou de l’autre des camps politiques. On ne va donc jamais s’en sortir si on ne mène pas plutôt la bataille des institutions. Il nous faut des institutions fortes. Et, dans le cas qui nous préoccupe, il doit s’agir du CEP. A l’instar de la Junte Centrale Electorale dominicaine ou du Conseil National Electoral vénézuélien, pour ne citer que ceux-là, il doit pouvoir s’imposer aux partis et les départager par l’organisation d’un jeu équitable et transparent.

Dans le cas de Jocelerme Privert ou de n’importe quel autre à sa place, le vrai démocrate doit s’assurer que l’Etat, via l’Exécutif, mais aussi via le Législatif et le Judiciaire, n’interfère pas dans le jeu électoral. Qu’il apporte de préférence non seulement la garantie de l’indépendance de l’organisme électoral, mais aussi les moyens indispensables à celui-ci pour qu’il délivre la marchandise dans les meilleures conditions. Certains prétendent que Privert voudrait favoriser le retour de lavalas au pouvoir. Cela justifierait-il qu’il soit remplacé par quelqu’un qui serait anti-lavalas ?

Qu’un président provisoire ou qu’un premier ministre soit pro ou anti-lavalas, pro ou anti-Tèt Kale, ne devrait pas intéresser le vrai démocrate. Son problème est plutôt de s’assurer qu’ils ne peuvent en aucune façon mettre les pouvoirs publics et les ressources de l’Etat au service de leurs alliés politiques. C’est cette bataille qui a été menée jusqu’ici contre Martelly et consorts en raison de leur « opération Bannann ». C’est la même bataille qui devrait être menée envers et contre tous ceux qui penseraient pouvoir faire mieux que Martelly et ses prédécesseurs en ce domaine.

Il faut donc lutter pour un CEP fort et indépendant. Et non pour un président provisoire aujourd’hui. Et un autre demain. Et encore un autre après-demain. On reviendrait ainsi aux nobles idéaux de 86 contre les élections officielles.

Il ne devrait pas s’agir d’un combat seulement pour le CEP. Mais pour toutes les autres institutions. Il faut un pouvoir judiciaire fort et indépendant dont les juges de paix et les commissaires du gouvernement ne pourront pas être instrumentalisés à des fins politiques.

Il faudra aussi une police professionnelle, et plus tard une armée tout aussi professionnelle, prêtes à remplir leur mission dans le cadre de la loi et non selon les caprices d’un Exécutif tout puissant.

S’il s’agissait du pays et de la démocratie, nos « acteurs » politiques ne nous induiraient pas dans l’erreur des conflits futiles comparés aux problèmes de fond que constituent : l’appauvrissement accéléré des masses et des couches moyennes ; la dégradation catastrophique de l’environnement ; la chute vertigineuse de la monnaie nationale par rapport aux devises étrangères ; le taux élevé de l’inflation ; le chômage ; l’insécurité galopante ; les épidémies dévastatrices, dont encore et toujours le choléra. Voici les vrais problèmes auxquels nous devrions nous attaquer en cherchant à élire des autorités légitimes en qui la population pourrait placer la confiance nécessaire à sa mobilisation pour relever les défis.

S’il s’agissait du pays et de la démocratie, nous verrions un parlement payé par la population se mettre au service de la population. Un parlement qui ne se comporterait pas en officine de l’Exécutif ou en pourvoyeur d’agents de l’Exécutif. Ce serait plutôt une instance qui produirait des lois et contrôlerait les actes de l’Exécutif, comme le stipule la Constitution. Il ne devrait donc ni se substituer à l’Exécutif ni nommer les membres de l’Exécutif, si l’on se réfère au principe sacro-saint de la séparation des pouvoirs. Or, à quoi assiste-t-on en Haïti aujourd’hui ? C’est un parlement qui entend régenter l’Exécutif.

S’il s’agissait du pays et de la démocratie, toute la société civile, en Haïti comme dans la diaspora, se mobiliserait pour dire non à de telles dérives et adopterait les moyens nécessaires en vue de remettre à l’heure les pendules de la lutte démocratique de l’après 1986. L’heure a sonné pour que les vrais démocrates se ressaisissent et reprennent le leadership de la bataille politique, pour le pays et pour la démocratie.

Marvel Dandin