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Haiti-Editorial

COMMEMORER LE DRAPEAU ? OUI, MAIS...

Publié le mercredi 18 mai 2016

Comment célébrer le drapeau sous le Chapitre 7 de la Charte des Nations-Unies, avec la présence d’une force militaire et policière internationale, des administrateurs étrangers, des « pays amis » qui nous aiment jusqu’à vouloir nous imposer leurs 4 volontés ?

Célébrer le bicolore national pendant que le Conseil de Sécurité des Nations-Unies nous enjoint, sous forme de rappel, d’achever un processus électoral dont il ne sait rien du sérieux avant les résultats d’une évaluation et d’une vérification rigoureuses ? Car qui sait si, face à l’ampleur de la catastrophe, il ne sera pas préférable d’envisager l’organisation de nouvelles élections ? Comment la communauté internationale, qui se targue de moralité, peut-elle, au niveau du Conseil de Sécurité, s’arroger le droit d’anticiper l’issue du travail d’une commission nationale indépendante d’évaluation des élections ?

Autant que pour les partis et les leaders politiques, dont on appréhende le rejet des résultats de l’évaluation des scrutins du 9 aout et du 25 octobre 2015, faut-il craindre le courroux de la communauté internationale si la Commission d’évaluation ne recommande pas la poursuite du processus électoral ?

Triste est notre sort quand on sait, qu’en raison de la totale destruction de notre économie suite aux funestes décisions économiques, au séisme de 2010, à la corruption, aux dilapidations, aux turpitudes et à la dégradation de l’environnement, le pays dépend encore à pratiquement plus de 40% de l’appui budgétaire international, de la « manne » de l’aide alimentaire, de la prétendue générosité des ONG et des dons de toutes sortes, incluant les tonnes de pistache promises par les Etats-Unis.

Commémorer le drapeau ? Quand nos politiciens, à droite comme à gauche, subordonnent les intérêts du pays aux leurs, et ne proposent absolument rien pour résoudre les « problèmes réels » du pays ? Car, sans sous-estimer l’importance du cadre politico-institutionnel dont la mise en place passe obligatoirement par des élections crédibles, transparentes et pour lequel il est digne de livrer les plus âpres combats, force est de constater que le pays se meurt sous la proie de facteurs qui sont loin d’être exclusivement politiques :

- Le cuisant problème de la faim touche à présent la majorité de la population. Le désespoir est plus que manifeste, surtout après la dernière vague de sécheresse ayant compromis les récoltes de la plupart des denrées de base. Plus de 3 millions de gens affectés ! On n’est sans doute pas loin de nouvelles émeutes de la faim, pires que celles que l’on a connues en 2008. Des paysans de l’Artibonite ont à maintes reprises manifesté pour réclamer le curage des canaux d’irrigation, de l’eau et des semences pour la relance de la production. Aucune réponse, jusqu’ici.

Nos politiciens ont-ils conscience de la gravité de la situation quand ils n’arrivent à ne s’entendre sur absolument rien pour faire avancer la cause nationale ?

- La détérioration de l’environnement est aujourd’hui telle que la moindre averse provoque des inondations majeures et des glissements de terrain engendrant des morts, des pertes énormes de plantations et de bétail, la destruction d’infrastructures telles que ponts, routes et autres structures.

Nos politiciens sont-ils sensibles à cette dramatique situation et sont-ils prêts à mettre une sourdine à leurs chicanes pour l’aborder, de manière responsable et patriotique ?

- La crise économique et politique, ayant pour corollaires le chômage et l’insécurité, a fini par créer une situation sociale désastreuse marquée par le désespoir des jeunes et des femmes et la perte de confiance dans le pays, dans ses hommes et ses femmes, dans ses institutions. Cela se traduit par une propension significative vers la prostitution et les comportements déviants. On constate aussi une nouvelle euphorie au départ et à la migration vers des contrées réputées à tort ou à raison plus clémentes.

- D’autres signes patents de la catastrophe qui frappe le pays sont : l’inflation galopante, la nette dépréciation de la monnaie nationale par rapport aux devises étrangères, la faillite du Trésor public, la submersion des villes sous des montagnes de détritus, la poursuite des ravages des épidémies de Choléra et de Zyka, la paralysie des hôpitaux publics, la recrudescence de l’insécurité.

Se rend-on compte que c’est dans un pareil contexte que le bicolore national est commémoré et que, dans ces conditions, si nous refusons de poser les vrais problèmes nous ne faisons que jouer aux citoyens et aux patriotes. Folklorique, une commémoration dans ces conditions ! Démagogues, les célébrants ! Comédiens, les haïtiens ! S’il faut parodier feu le célèbre écrivain britannique Graham Green.

Il faudrait plutôt que nous ayons honte de nous-mêmes en ce Jour du Drapeau.

- Honte de ne pouvoir nous élever à la hauteur des défis pour mettre un terme définitif aux humiliations internationales et au mépris pour le pays et sa population de la part des élites économiques et politiques traditionnelles.

- Honte d’être incapables de dompter nos « égos » et de faire preuve d’abnégation et de désintéressement dans la défense des intérêts supérieurs de la nation. Ceux qui ne peuvent pas ou qui refusent d’y parvenir, doivent admettre qu’ils sont les alliés réels et/ou objectifs des oppresseurs étrangers et locaux du peuple haïtien. Par leur égocentrisme exacerbé et leur manque de vision, ils contribuent à pérenniser les situations et les conditions abjectes. Ils aident les étrangers et leurs acolytes locaux antinationaux à continuer à nous prendre pour des canards sauvages. De fait, ils nous tirent dessus avec toutes les armes à leur disposition.

- Honte de n’être pas en mesure de constituer, en dehors des stériles et sordides rivalités, de solides plateformes politiques et sociales pour analyser les problèmes, définir des solutions, conclure des accords et des compromis et entreprendre, dans la concorde et l’enthousiasme patriotique, d’intervenir efficacement.

Nous ne pouvons pas commémorer le Drapeau si nous continuons à nous comporter en chefs de bandes, à nous insulter les uns les autres, à nous entredéchirer, à nous entretuer.

Certes, nous ne préconisons pas l’unité des contraires en appelant indistinctement tout le monde à la concorde et à l’abnégation. C’est impossible. Les ennemis de la patrie existent. Il faut les identifier et leur livrer la guerre sous la forme qu’ils auront choisie. Il ne faut pas sombrer dans une quelconque forme d’angélisme. Mais, ceux qui prétendent vouloir d’un pays libre, indépendant et prospère ont l’obligation de s’unir, par-delà leurs différences respectives. C’est de cela qu’il s’agit prioritairement en ce Jour du Drapeau. Autrement, on va encore continuer à faciliter la tâche des « amis » d’Haïti, tels que le pays gagnerait à ne compter plutôt que des ennemis…

A la veille du Jour du Drapeau, et le jour même de la commémoration, les alliés réels et/ou objectifs des ennemis d’Haïti sont à l’œuvre :

- Ils sont les commandos qui tirent sur les Commissariats de police et sèment deuil et panique dans tout le pays.

- Ils sont les motards qui abattent des policiers et de paisibles citoyens et qui contribuent autant à détruire et à isoler le pays de sa diaspora et des étrangers en général. Bien des fois, ils dissimulent leur action politique sous le manteau du banditisme.

- Ce sont ceux qui tirent sur les stations de radio et sur les commerces appartenant à des responsables politiques engagés dans la lutte contre la « démocratie pèpè » venue de l’ONU et des pays du CORE Group.

- Ceux qui tentent de discréditer des journalistes et des patriotes honnêtes et courageux sincèrement engagés dans la défense des intérêts supérieurs du pays, dont la sauvegarde de ses importantes ressources minières.

- On retrouve aussi les alliés réels et/ou objectifs des ennemis du Drapeau haïtien parmi ceux qui défendent des élections dont les résultats ne reflètent pas la volonté populaire.

- Ceux qui veulent contraindre la Commission d’évaluation électorale à publier des résultats en leur faveur, font également le jeu des ennemis du Drapeau haïtien. Car, si le travail de la Commission est transparent et rigoureux, il revient d’abord aux haïtiens de se soumettre courageusement à ses conclusions, afin de ne pas ouvrir le flanc à des « interventions fâcheuses » susceptibles de prolonger et d’approfondir le chaos qui semble d’ailleurs de plus en plus relever d’une certaine "politique pour Haiti".

- Les alliés réels et/ou objectifs du Drapeau haïtien sont ceux qui s’opposent à la lutte contre l’impunité dont jouissent les criminels et les dilapidateurs qui se sont succédé au pouvoir.

- Ce sont également ceux qui, se prétendant démocrates et patriotes, ne se livrent en réalité qu’à leur petit négoce politique et aux intrigues politiciennes aux fins de marchandage auprès des gouvernements et des centres de pouvoir.

Pour le Drapeau mourir est beau ! Il faut définitivement des patriotes, des vrais. Que cessent le folklore et la comédie de la commémoration du bicolore national.

Marvel Dandin